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Auroville ou la fin d’une utopie dans l’Inde nationaliste de Modi

Communautaire et cosmopolite, le projet utopique d’Auroville, cette cité idéale bâtie à la fin des années 1960 dans le sud de l'Inde, est condamné à disparaitre, sacrifié aux intérêts politiques et touristique du nationalisme hindou de Narendra Modi. Aujourd’hui, nombre d'habitants de cette ville-forêt n'osent plus tout à fait dire ce qu'ils pensent à visage découvert. Ils se demandent s'ils ne vont pas être coupés de leur moyen de subsistance, privés de visa ou expulsés, obligés d'abandonner l'œuvre d'une vie, un rêve pour un cauchemar. Explications.
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REDACTION
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À une dizaine de kilomètres de l’ancien comptoir français de Pondichéry, la « cité de l’Aurore » a été imaginée par la Française Mirra Alfassa (1878-1973), appelée « La Mère », compagne spirituelle du philosophe et Yogi Sri Aurobindo (1872-1950), un des chefs de la cause indépendantiste.

La Mère, la collaboratrice spirituelle du sage indien Sri Aurobindo. C’est à la Mère qu’a été confiée la tâche de donner une forme concrète à la vision de Sri Aurobindo : Auroville ou la création d’un monde nouveau, d’une humanité nouvelle, d’une société nouvelle exprimant et incarnant la nouvelle conscience.

Alfassa a un jour décrit la raison d’être d’Auroville comme celle d’une communauté où « l’unité humaine » pourrait se concrétiser. Son « rêve » : construire une ville idéale « où hommes et femmes de tous pays puissent vivre en paix », écrit-elle en 1965.

« Auroville se veut une ville universelle où les hommes et les femmes de tous les pays puissent vivre en paix et dans une harmonie croissante, au-delà de toutes les croyances, de toutes les politiques et de toutes les nationalités », peut-on lire sur le site officiel de la communauté, qui cite ses propos.

La communauté sans gouvernement, sans monnaie et sans religion, mélange des idéaux grecs, de la pensée hindou et des Cités Idéales des utopistes vise l’autosuffisance.

Le projet urbain - une ville de 50.000 habitants - est confié à l’architecte français Roger Anger, contemporain du brutaliste Le Corbusier alors en vogue en Inde.

Sa maquette, la « galaxie », est faite de grandes barres d’immeubles enroulées autour d’une sphère géante, le Matrimandir, le « temple de la Mère », et entourées d’une ceinture verte. Auroville est inaugurée le 28 février 1968 avec le soutien du gouvernement indien et de l’Unesco.

Des centaines de jeunes issus de 124 nations – y compris divers États indiens – participent à la cérémonie au cours de laquelle ces jeunes ont porté les drapeaux et apporté de la terre de leurs pays respectifs.

« Les représentants ont apporté avec eux un peu de terre de leur pays d’origine, afin de la mélanger dans une urne en forme de lotus recouverte de marbre blanc, aujourd’hui située au centre de l’amphithéâtre », selon le site web de la ville.

Vue du ciel, Auroville ressemble aujourd’hui à une forêt tropicale avec en son centre le Matrimandir, dédié à la méditation. Puis ses hameaux dispersés de huttes aux toits en feuille de palme ou de tôle, de bâtiments en béton post-modernes ou de lotissements d’immeubles blancs.

K., un Européen de presque 90 ans, se souvient des premiers temps. « Il n’y avait pas d’eau, pas d’électricité, pas vraiment d’endroit où habiter, on était des pionniers », raconte sous couvert de l’anonymat cet homme dont la rencontre avec « La Mère » en 1960 a « changé la vie ».

Dès 1968 l’ancien étudiant né dans une famille nantie a « travaillé à la construction des routes et à la plantation » de milliers d’arbres, avant de partir collecter des fonds à travers la planète.
Des modèles alternatifs de propriété, d’éducation, de culture écologique et de gouvernance se mettent en place.

« Une aventure extraordinaire », se souvient Christine Devin, arrivée en 1974 à Auroville depuis Paris par la route avec une caravane d’une quarantaine de personnes. Elle évoque les puits à creuser, les terres à irriguer, les maisons et bâtiments communs à bâtir.

« Cela correspondait à beaucoup de choses dont j’avais besoin », poursuit cette Française de 76 ans à la tête de la maison d’édition d’Auroville. Avec « cette impression de travailler pour quelque chose de plus grand que soi (...) on avait la liberté de se développer, de faire des erreurs, d’organiser les choses un peu comme on voulait » se souvient-elle.

Mais depuis l’arrivée au pouvoir de l’actuel premier ministre indien, tout a basculé.

L’ombre de Modi...

« La peur règne », résume sous couvert de l’anonymat un ancien résident d’Auroville qui compte 3.300 habitants dont la moitié sont étrangers. « Beaucoup vivent dans l’incertitude, tout le monde se sent vulnérable et en danger. »

Ce climat anxiogène se développe depuis 2021, depuis la nomination à la tête de la cité de Jayanti Ravi, une proche du Premier ministre indien dont la mission est de reprendre en main la gouvernance d’Auroville pour développer ses infrastructures au pas de charge, conformément à la politique de Narendra Modi qui promeut le tourisme autour de sites hindous ou nationalistes.

« Les valeurs portées par Auroville - une ville qui réinvente notre rapport à l’argent, sans religion, internationale, avec une grande diversité socio-culturelle et d’opinions - sont très différentes des valeurs du gouvernement indien actuel, qui est nationaliste, capitaliste et religieux », explique aujourd’hui un Aurovilien qui préfère taire son nom.

En 2019, Helmut, ancien membre du Comité de travail — l’un des groupes chargés de la gestion de la ville —, déclarait à l’agence turque AA qu’Auroville accueillait des visiteurs venus de toute l’Inde et du monde entier, mais qu’elle n’avait pas été conçue comme une « attraction touristique ».
« Le gouvernement n’aime pas les organisations, les structures, les individus qui pensent librement et qui disposent d’une certaine autonomie fonctionnelle », confirme l’analyste politique Nilanjan Mukhopadhyay.

... La main de Jayanti Ravi

Depuis sa nomination au poste de secrétaire du conseil d’administration, Jayanti Ravi, 58 ans, diplômée de l’université de Harvard à l’allure affable, entend « aller de l’avant », dit-elle à l’AFP, pour parachever la croissance de la cité étalée sur 20 km2 et peuplée comme un village.

En 1988, une loi votée par le Parlement indien a donné un statut légal au projet en créant une Fondation d’Auroville, dirigée conjointement par un conseil d’administration nommé par le gouvernement, un conseil consultatif international et une assemblée des résidents.
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Ses détracteurs accusent la fonctionnaire d’avoir imposé son « autorité absolue » sur une communauté jusque-là largement autogérée, en décidant qui peut obtenir un visa, en révoquant des employés, en imposant un règlement toujours plus restrictif.

Après avoir consacré sa vie et son considérable héritage à Auroville, K. raconte avoir vécu plus de deux ans dans la crainte d’être expulsé, après le rejet inexpliqué de sa demande de prolongation de visa.

« Quand votre vie et votre séjour dans le pays de votre âme sont menacés, c’est très déstabilisant », confie l’octogénaire. « J’en ai payé le prix. J’ai vieilli. Je suis tombé malade. Mais par la grâce de Dieu, finalement un visa m’a été accordé. »

La plupart de ses enfants et petits-enfants vivent à ses côtés et il n’a pas les moyens matériels de rentrer dans son pays où il ne s’est « jamais vraiment senti chez lui ».

À ce jour, quatre résidents ont été expulsés, des dizaines sont bloqués hors du pays sans visa et des centaines doivent attendre de longs mois le renouvellement du précieux sésame, selon plusieurs témoignages. Beaucoup ont fini par quitter l’Inde, selon une habitante qui préfère taire son nom.

Mme Ravi assure que « 99% des gens obtiennent leur visa » et que ceux qui ne l’ont pas « enfreignent les lois et font obstruction au travail du gouvernement ».

Pressions sur la population

Partir d’Auroville ne signifie pas seulement renoncer au lieu auquel on a dédié sa vie mais aussi tout y abandonner.

Ici, la propriété n’existe pas. Pour devenir Aurovilien, il faut investir entre 20.000 et 30.000 euros pour obtenir une parcelle ou un logement que l’on ne peut ni vendre ni léguer.

« Ça fait 45 ans que je vis ici, je n’ai pas de retraite, enfin 100 euros parce que je n’ai pas travaillé très longtemps en France, il y a beaucoup de gens dans ma situation (...) les maisons ne sont pas à vous », dit Gilles Guigan, Français de 79 ans, ingénieur de formation qui a contribué notamment à la construction du Matrimandir.

La sphère géante du Matrimandir, le « temple de la Mère »

Et l’argent ne circule pas entre les résidents, ni dans l’épicerie coopérative ni dans la cantine solidaire.

Le fonctionnement de la cité est financé par des fonds générés par les centaines de milliers de touristes qui chaque année la visitent, ainsi que par des dons et dans une moindre proportion des subventions gouvernementales.

Pas de salaire, pas d’impôts, mais une « maintenance », sorte de revenu mensuel d’un peu plus de 200 euros versé aux Auroviliens en échange d’un minimum de six heures de travail quotidiennes.
Une somme que la secrétaire a désormais le pouvoir discrétionnaire de suspendre. Quelque 250 résidents (Indiens et étrangers), qui n’ont pas le droit de travailler en dehors, ne la perçoivent plus, selon le site officiel de la communauté d’Auroville.

Jayanti Ravi en use comme « un moyen de pression pour les personnes qui ne sont pas d’accord avec elle », accuse un habitant qui préfère ne pas être identifié.

Elle, dit vouloir « accueillir de plus en plus de personnes, notamment de nationalité étrangère, en quête des plus hautes aspirations et décidées à vivre une vie en pleine conscience ».

Liberté d’expression censurée

Dans son numéro de décembre, la Revue francophone d’Auroville traduisait ce sentiment : « On se réveille en se demandant quelle nouvelle catastrophe va s’abattre sur Auroville ».

Début 2026, 37 ans après la parution de son premier numéro, le mensuel anglophone Auroville Today annonçait sa décision de ne plus paraître.

« La nouvelle politique ne nous permet pas de continuer ainsi car l’accent devra être mis exclusivement sur les informations positives (...) les rédacteurs d’Auroville Today ont donc décidé de se saborder plutôt que de limiter leur liberté d’expression », écrivait la rédaction dans son éditorial.

Depuis l’arrivée au pouvoir de M. Modi, la liberté de la presse est en crise en Inde selon Reporters sans frontières (RSF), qui pointe notamment la concentration des médias et un alignement politique de plus en plus assumé.

Urbanisme dévoyé

Sur le terrain, des dizaines de milliers d’arbres ont été abattus depuis 2021, des terres échangées.

Autour de la grande sphère dorée du Matrimandir, la nouvelle direction de la Fondation d’Auroville a entrepris de creuser un immense lac, en dépit des risques pour l’environnement et l’écoulement des eaux.

Les bâtiments promis n’ont jamais vu le jour et la Crown Road, large route circulaire de 4,3 km prolongée de 12 radiales, est toujours en travaux. Dans un rapport publié en février, le Comité consultatif indépendant Auroville Global Fellowship évoquait des « transactions foncières opaques ».

A coups d’articles, manifestations, actions en justice, des résidents d’Auroville se sont organisés pour lutter contre ces politiques.

En novembre 2024, un député du Tamil Nadu, C. Ve. Shanmugam a demandé une enquête sur l’échange par la Fondation d’Auroville de terrains à forte valeur marchande, situés le long de routes très fréquentées, contre des terrains de valeur moindre situés en zone reculée.

En mars 2025, la Haute Cour de justice de Chennai a rejeté une requête demandant d’annuler toutes ces transactions depuis 2021. Plusieurs autres procédures judiciaires lancées par des résidents sont toujours en cours.

Pour Piyush Manush, militant écologiste de Salem, dans le Tamil Nadu, ce combat est plus qu’un symbole.

« Si Auroville », qui bénéficie d’une aura internationale, « ne résiste pas au pillage et au saccage de nos ressources naturelles, nous sommes tous condamnés », dit-il.

Nationalisme spirituel...

Depuis l’arrivée au pouvoir de M. Modi en 2014, de nombreux lieux de culte hindous, bouddhistes, jaïns et sikhs ainsi que des villes telles que Varanasi, Sarnath et Bodh Gaya ont été largement rénovés et aménagés - mais aucun lieu de culte musulman, souligne l’analyste Nilanjan Mukhopadhyay.

Le Premier ministre « souhaite s’approprier l’héritage de Sri Aurobindo » et « cherche à le présenter comme une figure centrée sur l’hindouisme pour affirmer que la civilisation de base du pays est hindoue », estime-t-il, y voyant « une manière de réécrire l’histoire ».

En 2022, M. Modi a salué à Pondichéry le « nationalisme intransigeant » d’Aurobindo. Et début mars, il a rendu hommage au philosophe et à « La Mère » qui ont, a-t-il dit, apporté « une vision spirituelle nouvelle au monde entier ».

Malgré ces pressions, Auroville reste « un lieu idéal », estime l’Equatorien Jorge Ayarza, 58 ans, arrivé il y a une vingtaine d’années.

C’est une « communauté qui (...) évolue », dit cet ingénieur qui a fondé un FabLab, spécialisé dans les énergies renouvelables. « Le fait d’être ici, ensemble, pour poursuivre un rêve, ça, tu ne le trouves nulle part ailleurs. »

Christine Devin, elle, attend la prolongation de son visa. « Si c’était aujourd’hui que j’arrivais en caravane et que j’avais le même âge, je pense que je ne serais pas restée. »

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A propos

Source : site web Auroville, Agence AA, reprises AFP

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