Certains contenus sont réservés aux abonnés.   ou  S'abonner
En accès libre

Bouleversements aux confins du C« iel »

Portrait de la rédactrice en chef
Olivier KONARZEWSKI
5 min de lecture
Partager :
Logo de l'article
Cet article vous est offert pour juger de notre travail

Pour accéder à la totalité des articles et à l'ensemble des analyses de Croyances & Villes, abonnez-vous.

Déjà abonné ?

Cette semaine, le télescope James Webb a dévoilé de nouveaux clichés sublimes de notre univers, nous emmenant à quelques siècles-lumière de son origine. Les images stupéfiantes de galaxies formées peu après le Big Bang ont aussi ému l’Observatoire astronomique du Vatican : « C’est l’œuvre de Dieu et en elle nous pouvons voir à la fois Son extraordinaire pouvoir et Son amour de la beauté » a déclaré dans un communiqué le directeur de l’observatoire, Guy Consolmagno. L’origine divine de l’univers reste le credo invariable de l’Église catholique mais sa doctrine scientifique a nettement évolué au siècle dernier. Ainsi en 1992, le pape Jean-Paul II a définitivement réhabilité Galilée, condamné en 1633 par les juges romains de l’Inquisition pour avoir soutenu la thèse du savant polonais Nicolas Copernic (1473-1543), selon laquelle la Terre tourne sur elle-même et autour du soleil. Ainsi pour le Vatican, après Copernic et Galilée, James Webb révèle « l’extraordinaire pouvoir » de Dieu...

Dans la même semaine, mercredi 13 juillet, sur décision du pape François, trois femmes ont été faites membres du dicastère qui est en charge de nommer les évêques de la majeure partie du monde. Parmi elles, il y a une Française : sœur Yvonne Reungoat, originaire de Plouénan (Finistère). Ainsi, pour la première fois dans l’Église catholique, des femmes seront associées au processus de désignation des évêques. Une « révolution copernicienne » que le souverain pontife avait annoncée dans une interview exclusive accordée à Reuters au début du mois de juillet, expliquant alors, qu’il souhaitait donner aux femmes « davantage de postes de haut niveau au sein du Saint-Siège ».
Peut-on voir ici un encouragement pour la place des femmes dans l’Église ? Ou bien peut-on penser que cette nomination vient au contraire « dégenrer » le pouvoir au sein de l’Église, neutraliser en quelques sorte le féminin et le masculin au plus haut niveau de l’Église et notamment dans ce que l’on appelle la succession apostolique, la genèse du pouvoir temporel dans l’Église catholique. L’évêque (dans la religion chrétienne) est consacré par un ou plusieurs évêques issus d’une chaîne d’ordonnateurs qui, théoriquement, remonte dans le temps jusqu’à l’un des apôtres du Christ, de Dieu fait homme pour sauver le monde. Dieu dont les attributs (Unique, Omniscient, Tout-puissant, Miséricordieux) sanctifient depuis l’origine du récit des Écritures, le genre masculin, la figure du père. N’en irait-il pas autrement si sa révélation avait lieu de nos jours ? Avec l’affirmation de l’égalité femme/homme, il y a fort à parier que l’idée de Dieu, forcément du genre masculin, ne manquerait pas d’être discutée et mise en cause.

Le débat semble a été récemment ouvert sur cette question, avec une idée pour le moins originale. Suite à l’entrée récente du pronom non genré « iel » (hen) dans le dictionnaire en Norvège, une théologienne veut l’employer pour désigner Dieu. Jorunn Økland, professeure en études de genre et en théologie à l’université d’Oslo, a appelé l’Église à employer ce pronom pour désigner Dieu. « J’utilise tous ces arguments théologiques qui ont toujours dit que Dieu est au-delà de l’humain, que Dieu est au-delà du masculin et du féminin », a-telle déclaré à l’Agence France-Presse. La théologienne norvégienne, qui veut mettre à bas la vieille habitude de donner un genre – très souvent masculin – à Dieu, estime que cet apport dans les dictionnaires de norvégien a ouvert cette possibilité indiquant que son but « c’est que ce soit discuté ».
Pour mémoire (controversée), « Iel », pronom neutre inclusif de la troisième personne est issu d’une grammaire dite inclusive. Il s’utilise en français à la place de il ou de elle, soit pour désigner une personne dont on ne connaît pas le genre, soit pour désigner une personne non binaire (qui ne se considère ni comme un homme, ni comme une femme). Exemple : « iel a réussi à me convaincre ». On peut aussi employer ce pronom à la place de lui ou de elle dans le contexte de l’inconnu, de l’aléatoire, du possible (« on verra ça avec iel ») qui sied bien au mystère divin...

La sociologue française Nathalie Heinich a consacré il y a quelques années un texte éclairant dans lequel elle pointait les tendances des observateurs des sociétés contemporaines à établir des comparaisons de façon systématique avec la religion. Comme elle l’écrivait alors : tout « tend à devenir ’’ religieux ’’, par un effet d’aspiration qui tire vers ’’le religieux’’ tout ce qui, de près ou de loin, y ressemble, sans que ne soit jamais discutée la pertinence d’une telle assimilation ».
Au fond si l’on pense généralement au Ciel comme à quelque chose qui est au-delà de l’humain, il pourrait être alors un modèle pour quelque chose de plus inclusif, un modèle pour notre humanité, une idée autant féminine que masculine, et être ainsi une source d’inspiration humaniste pour beaucoup de gens, y compris pour l’Église.