Certains contenus sont réservés aux abonnés.   ou  S'abonner
En accès libre

La politique, le voile et l’ignorance

Portrait de la rédactrice en chef
Olivier KONARZEWSKI
10 min de lecture
Partager :
Logo de l'article
Cet article vous est offert pour juger de notre travail

Pour accéder à la totalité des articles et à l'ensemble des analyses de Croyances & Villes, abonnez-vous.

Déjà abonné ?

Faut-il interdire le port du voile en France ? Le débat fait à nouveau rage depuis dimanche 30 août et la déclaration de Jean-Philippe Tanguy, député Rassemblement national de la Somme, sur le plateau de BFMTV : « Le voile est devenu hors de contrôle en France. Nous sanctionnerons le port du voile. ».

Cette promesse venant du mouvement de Marine Le Pen - qui milite pour cette interdiction depuis sa première campagne présidentielle en 2012 - n’a rien d’étonnant, mais qu’en pensent les Français ?

Selon un sondage CSA pour CNEWS, Europe 1 et le JDD, paru mardi 1er septembre, il seraient 60 % favorables à l’interdiction du voile dans l’espace public. Un résultat qui accuse un net recul par rapport à l’année précédente : fin novembre 2025, un même sondage de l’Institut CSA avait vu le « oui » s’imposer à 69 %, contre seulement 31 % de « non ».

Le député RN se serait-il ému de ce recul pour secouer à nouveau ce « marronnier politique » du Rassemblement national et (re) mobiliser ainsi l’électorat de Marine Le Pen ? Possible...

En tous cas celles et ceux qui sont opposés à cette mesure n’ont pas tardé à répondre.

D’abord les pragmatiques. « C’est trop tard », a estimé Jean-François Copé, le 2 septembre dernier au micro de FranceInfo. Pour le maire de Meaux et ancien ministre les gouvernements de Jean-Pierre Raffarin et de Dominique de Villepin, « il aurait fallu le décider il y a peut-être 25 ou 30 ans ».

Robert Ménard, maire de Bézier, n’a pas dit pas autre chose, mercredi, sur LCI, en expliquant à qui voulait l’entendre et le comprendre combien il serait difficile à sa police municipale de demander à une jeune femme voilée en pleine discussion avec ses amis dans la rue, de retirer son voile ; pointant par la même occasion l’impossibilité d’interdire le port du voile aux accompagnantes scolaires par manque d’effectifs.

La gauche, qu’elle soit universaliste et laïque ou anti raciste et écologique a, sans surprise massivement condamné rejeté la mesure, seul Jean-Luc Mélanchon, plus prudent ou plus électoraliste, au choix, annonce lui, qu’il demanderait un référendum sur le sujet s’il était élu.

Ensuite les constitutionnalistes. Un référendum ne peut avoir lieu sans l’avis positif du Conseil constitutionnel. Or, les questions sociales n’entrant pas dans les champ définis par l’article 11 de la constitution qui régit cette consultation du peuple français, techniquement, celui-ci ne pourra que se prononcer contre. Jean-Luc Mélanchon, tout comme Marine Le Pen le savent bien. Mais alors pourquoi le proposent-ils ?

En réalité, nous rejouons tous un débat qui a déjà eu lieu. Le 26 juin 1905, lors des joutes parlementaires préalables au vote de la loi de séparation des Églises et de l’État, le député Charles Chabert défend un amendement pour interdire le port de la soutane dans la rue. Aristide Briand, rapporteur de la loi, lui répond qu’une loi de liberté ne peut pas interdire un vêtement.

La mise au point d’Aristide Briand, soutenu par Jean Jaurès, clos le débat sur ce point et la loi de 1905 sera votée sans interdiction vestimentaire, sauf à ce qu’elle trouble l’ordre public ou présente des risques comme cela fut considéré lors du vote de la loi de 2010 interdisant la burqa dans l’espace public.

Sur le plan législatif et politique, en toute bonne foi, tout est clair. La loi française protège les citoyens français jusque dans leur liberté de conscience, de croire ou de ne pas croire. Encore faut-il la connaître et surtout avoir le courage politique et civique de la faire appliquer. Le courage étant la vertu qui pousse à agir et à dépasser ses peurs, à dominer l’appréhension de ce que l’on ne connait pas ; quand il manque, il ne reste plus que la peur.

Alors peur de quoi ? Peur de la disparition de notre civilisation judéo-chrétienne au profit de la civilisation arabo-musulmane entend-t-on dans l’ « l’arc républicain », de LR au Rassemblement national pour qui le voile cristallise une autre peur et théorie, celle « du grand remplacement ».

Ici, quelques rappels anthropologiques et historiques sur le voile et le port du voile s’imposent.

Le voile féminin est bien antérieur à l’islam et au Coran. On trouve cette pratique païenne, avec divers degrés d’obligation, depuis l’Antiquité jusqu’aux juifs ou aux chrétiens.

En Mésopotamie (1730 av. J.-C.), le voile était associé à la prostitution sacrée dans le culte de la déesse Ishtar. Chez les anciens sémites, on imposait aux femmes de dissimuler leur chevelure, considérée comme le reflet de la toison du pubis.

Dans les familles royales syriennes (XVIIe s. av. J.C), il est d’usage de couvrir la tête de la fiancée, tout comme pour les prêtresses du dieu phénicien Ba’al. En Assyrie, le voile devient un signe distinctif des femmes mariées et est interdit aux célibataires, prostituées et esclaves.

Dans la Bible, la tradition juive assimile le dévoilement des cheveux de la femme à la nudité. Aujourd’hui, la plupart des femmes juives pieuses se couvrent les cheveux dans une synagogue.

De nos jours, chez les intégristes juifs, comme la secte hassidique, les femmes continuent à se voiler les cheveux ou à porter une perruque pour cacher leurs cheveux. La frumka est une tenue vestimentaire imposée par des groupes ultra-orthodoxes Haredim : un voile et un large manteau masquant tout leur corps, l’interdiction du maquillage ainsi que des téléphone cellulaire… en public.

Chez les chrétiens, c’est Saint Paul qui, le premier, a imposé le voile aux femmes : « Toute femme qui prie ou parle sous l’inspiration de Dieu sans voile sur la tête commet une faute (…) L’homme est l’image et la gloire de Dieu mais la femme est la gloire de l’homme car (...) l’homme n’a pas été créé pour la femme, mais la femme pour l’homme. Voilà pourquoi la femme doit porter la marque de sa dépendance » (Épître aux Corinthiens).

Certaines sectes chrétiennes, comme les Amish et les Mennonites, gardent leurs femmes voilées de nos jours. Et pour finir, aujourd’hui encore, certaines femmes se couvrent la tête d’un foulard avant d’entrer dans une église, à fortiori si elles participent à un office.

Historiquement, les musulmans se sont habillés très différemment selon les pays et les époques. Les multiples voiles islamiques (hijab, niqab, jilbab séoudien, tchador chiite iranien) qui sillonnent nos rues en sont le témoignage culturel, religieux et politique.

Contrairement à ce qui a été affirmé en 2017, la prestigieuse Université théologique sunnite d’Al-Azhar considère que le port du voile est une obligation islamique.

Nos dirigeants qui débattent et se prononcent sur le sujet, mais aussi tous les musulmans et musulmanes français, doivent donc s’informer sur le sens de cette obligation et sur ce qu’en dit le Coran.
Dans le Codex il n’y a qu’un verset qui y fasse allusion dans la sourate XXXIII - verset 59 : « Ô Prophète ! Dis à tes épouses, à tes filles et aux femmes des croyants de se couvrir jusqu’en bas ; c’est pour elles le meilleur moyen de se faire connaître et de ne pas être offensées. » (Sourate XXXIII, 59 - Le Coran, traduction de Denise Masson, Gallimard, Nrf, La Pléiade, 1967.)

Nulle part, ailleurs il n’est question de la tête de la femme ni mention du mot « cheveux » (sha’ar).

Le Calife Omar Ibn Al Khattab, le deuxième calife bien guidé de l’islam (les Khulafa ar-Rashidun), qui a régné de 634 à 644, a imposé le port du voile à toutes les femmes musulmanes de son époque et en avait interdit le port aux esclaves. Ce lien entre la chasteté et la pudeur avec le voile, plusieurs écrits l’évoquent pour les épouses du prophète Mohammad.

« Dis aux croyantes de baisser leur regard, d’être chastes, de ne montrer que l’extérieur de leurs atours, de rabattre leur voile sur leurs poitrines, de ne montrer leurs atours qu’à leurs époux, ou à leurs pères, ou aux pères de leurs époux, ou à leurs fils, ou aux fils de leurs époux, ou à leurs frères, ou aux fils de leurs frères, ou aux fils de leurs sœurs, ou à leurs servantes, ou à leurs esclaves, ou à leurs serviteurs mâles incapables d’actes sexuels, ou aux garçons impubères » peut-on lire dans la Sourate XXIV, verset 31

Ou encore « Il n’y a pas de faute à reprocher aux femmes qui ne peuvent plus enfanter et qui ne peuvent plus se marier, de déposer leurs voiles (littéralement : leurs étoffes), à condition de ne pas se montrer dans tous leurs atours ; mais il est préférable pour elles de s’en abstenir. » (Sourate XXIV, 60)
L’ancien président de l’Université d’Al-Azhar, Mohammed Sayyed Tantaoui, décédé en 2010, avait dit fin 2003 que les femmes devaient dans les pays où c’est le cas se conformer aux lois interdisant le voile même si celui-ci est une obligation. S’exprimant alors sur le projet de loi interdisant les signes religieux « ostensibles » à l’école publique en France, il avait estimé que les responsables français avaient "le droit" de promulguer une telle loi.

Il ressort de ceci que le statut religieux du voile islamique en France doit être éclairé et mieux connu.

L’ignorance est la source de nos peurs et engendre la violence. C’est elle, avant tout, qu’il faut craindre et combattre par l’Éducation, afin de vivre dans une société en paix, vivre avec soi et les autres.

Interdire le voile dans l’espace publique, même Manuel Vals, Premier ministre s’y est essayé en son temps. François Hollande lui avait immédiatement rétorqué qu’il n’en était pas question. Mais le Chef de l’État n’avait pas autant renoncer à combattre son instrumentalisation par les islamistes. Il est important de le préciser et d’être plus que jamais vigilants sur l’islamisme.

Pour conclure sur le triptyque problématique « politique, voile, ignorance », en proposant à nouveau l’interdiction du voile dans l’espace public les dirigeants du Rassemblement national manifestent à tout le moins, leur ignorance culturelle du sujet, une profonde méconnaissance de nos lois et de notre histoire.

Leur promesse électorale, par le seul fait d’ostraciser une partie de français en raison de leurs origines et de leur religion ne pourra jamais être mise en œuvre. Elle sèmerait un trouble à l’ordre public qu’elle prétend combattre. Notre constitution comme indiqué plus haut ne le permettrait pas.

Soutenir une telle idée est donc absurde, incohérent et dangereux. Cela interroge également sur les facultés de ceux qui la soutiennent et leurs capacités à gouverner notre pays. Cela témoigne du manque de vision politique du Rassemblement national qui n’a présentement d’égal qu’un clientélisme avide et la volonté de faire prendre au Français, des vessies pour des lanternes...

Car à bien y réfléchir, pour peu que cela leur soit possible, tout comme à nous, faire d’une telle mesure, ne serait-ce qu’un point d’un programme politique présidentiel est une brèche sociale qui rend tout le reste presque inutile dans notre cinquième République démocratique et laïque française.

Dossiers

Mots-clés