De la « bonne mort » populaire et religieuse au « droit à mourir » de la loi
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Dans, Essais sur l’histoire de la mort en Occident du Moyen Âge à nos jours, Philippe Ariès raconte son enfance au Québec, probablement très ressemblante à celle de nos parents, en France.
Nous sommes dans les années 1950, et la « bonne mort » signifie mourir à la maison entouré des siens. Elle est un événement familial, paroissial, religieux et social.
Au moment où la personne arrive près de la mort, le médecin s’est retiré, le prêtre est venu, la famille s’affaire auprès du malade qui est conscient de l’événement mais que la faiblesse rend quasi incapable de s’exprimer, les petits-enfants continuent leurs activités mais avec une gravité particulière. Il se passe quelque chose d’important et de profondément triste.
Vingt-cinq ans plus tard, au milieu des années 1970, le Québec est entré dans l’ère moderne et la « bonne mort » a déjà pris une autre forme. Dès l’annonce de la maladie, la personne entre à l’hôpital ; la gravité de la maladie l’exige d’autant plus que la médecine est davantage en mesure de réaliser des prolongements extraordinaires. Si le pronostic est celui d’une mort prochaine, la famille est mise au courant.
Une conspiration du silence s’organise alors entre le médecin, les infirmières et la famille. Il faut éviter au malade la souffrance inutile et l’état de désespoir que susciterait l’annonce d’une nouvelle aussi désastreuse.
Les petits-enfants ne sont pas admis à l’hôpital ; peut-être ne viendront-ils même pas au salon funéraire. Un tel contact avec la mort risquerait d’être trop dur pour eux ; il ne faut pas les priver des joies de l’enfance.
La personne mourante est maintenant privée de sa mort alors que la modernité met l’accent sur la responsabilité de la personne à l’égard de sa vie. Voilà le modèle de « bonne mort », qui dans les années 1970, a généralement cours dans notre société. En ces années, la mort, maintenant médicalisée, doit être silencieuse.
Mais déjà à cette époque, un troisième modèle commence à poindre.
Contre les excès de la mort médicalisée, s’amorce un nouveau discours. Ce dernier met l’accent sur la responsabilité de la personne malade à participer aux décisions qui la concernent. Naissent alors les soins palliatifs, le testament de vie, le droit à l’arrêt de traitement de même que des professionnels se spécialisent dans l’aide aux mourants (on pourrait même les considérer comme des nouveaux clercs). Ils se donnent comme tâche de permettre à ces personnes de mourir sereinement, c’est-à-dire après avoir vécu les différentes étapes du bien mourir.
Cette époque du dernier quart du XXe siècle est particulièrement sensible à la nécessité de rejoindre les besoins des personnes vulnérables et fragiles. Dans les débats sur la mort, ce troisième modèle est souvent défendu comme la réponse humaine à l’insupportable déshumanisation de la mort technoscientifique.
On peut en conclure que ce mouvement cherche à réapprivoiser la mort, c’est-à-dire permettre aux personnes mourantes de vivre avec sens et dignité la dernière phase de leur vie.
Ce troisième modèle est né en Angleterre à la fin des années 1960. Il est celui des soins palliatifs. Il est parfois critiqué comme une idéologie normative correspondant à une nouvelle utopie sociale.
Mais malgré ses richesses et ses promesses, le troisième modèle ne semble plus satisfaire pleinement les sociétés occidentales. Le droit à la mort et à une mort digne appelle un quatrième modèle, plus adapté aux situations nouvelles engendrées par les développements de la médecine et la reconnaissance des droits de l’individu.
Ce nouveau modèle qui paraît se mettre lentement en place repose sur le droit quasi absolu de la personne malade de déterminer le moment de sa mort et de l’effectuer avec le soutien d’un professionnel.
L’autonomie est ici totale. Le droit à mourir dans la dignité, institue l’aide thérapeutique à mourir qui se pratique ouvertement dès le début du XXIe siècle dans de nombreux pays comme par exemple en Belgique, en Suisse qui l’autorisent.
On remarque que la religion a depuis longtemps disparu du paysage de la fin de vie. Elle n’est plus une partie prenante du processus de ce quatrième et dernier modèle.
Les religions et le don de la vie
Pourtant, toutes les traditions religieuses accordent un intérêt particulier à la vie et à la santé. La vie y est vue comme un don, une belle chose qu’il faut promouvoir et protéger malgré la maladie.
N’y a-t-il pas là, pourrait-on objecter, contradiction puisque la vie de l’au-delà constitue la plus belle récompense que quelqu’un puisse espérer en religion ? Le croyant ne doit-il pas hâter sa mort pour rejoindre la plénitude de son Dieu ? C’est là l’expression de la foi, illustrée au plus haut point par les récits sur les martyrs chrétiens des débuts de l’Église que l’on pourrait croire habités de cette conviction.
Mais les grands prophètes et les textes religieux fondamentaux ne vont pas dans cette direction ; ils n’exhortent jamais les croyants à précipiter leur mort : la vie est un don de Dieu. C’est là une attitude qui les distinguerait de certaines sectes, poussant au suicide collectif, à « la libération ».
Les religions en général invitent leurs fidèles à prendre les meilleures dispositions pour se garder en bonne santé car pour celles-ci, tomber malade, c’est être blessé et arrêté dans son cheminement. La vie devenue handicapée a besoin de guérison ou de salut, Salut signifie aussi santé en latin et dans quelques langues modernes.
On connait la haute estime dans laquelle le judaïsme tient la médecine, la déférence que le prophète Mahomet manifeste à l’égard du médecin, le rôle central du christianisme dans le développement de l’hôpital, expression de l’hospitalité à l’égard de la personne malade et l’identification de Bouddha au médecin, l’ami du malade. Mais cela n’exclut en rien la place essentielle qu’occupe la croyance et l’espérance en une autre vie dans ces traditions, même si l’imaginaire de chacune à son propos s’exprime différemment.
Voir notre article Maladie, mort et droit à mourir dans les 3 religions du Livre et le Bouddhisme
Ces quelques mots sur les visions communes des religions sur la maladie, la fin de vie et la mort, montrent chez elles, d’une part, une recherche d’équilibre entre le présent et l’au-delà, les deux témoignant de l’œuvre de Dieu et, d’autre part, une vision de la médecine comme représentant l’une des expressions du salut offert à l’homme.
Ce sont deux raisons qui conduisent ces traditions spirituelles à refuser l’euthanasie et l’aide médicale au suicide comme réponse à la maladie terminale car ces pratiques nient la dimension spirituelle de l’espérance et de la vie du croyant qui est toujours appelée à grandir malgré les limites qui l’assaillent.
Le problème ne se posait pas autrefois à la manière d’aujourd’hui. La mort était alors reconnue comme inéluctable. Se dégage ainsi une dynamique à double volet : adoucir la maladie mais ne pas chercher à vaincre la mort.
Voilà qui paraît résumer l’horizon de sens du bien mourir dans les traditions religieuses et permet de comprendre combien, face à ce don de la vie, l’institution d’un droit à mourir tel que le prévoit la loi en discussion au parlement, en est l’inacceptable transgression.