La maladie, la mort et le droit à mourir dans les trois religions du Livre et dans le bouddhisme
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Le christianisme : la foi, l’espérance et le refus de l’euthanasie volontaire
Y a-t-il une réponse chrétienne universelle à la question du bien mourir ? La réponse est négative. En effet, les interprétations du bien mourir en christianisme sont multiformes.
Les uns voient dans la souffrance qu’entraînent la maladie et la mort une valeur rédemptrice en vue de préparer la rencontre définitive avec le Seigneur. Les autres soulignent que le contrôle de la douleur dont parlent maintenant les soins palliatifs constitue la nouvelle orientation chrétienne face au mourir.
Certains proclament que le caractère sacré de la vie impose l’obligation de faire appel à tous les moyens disponibles pour prolonger la vie (Vincent Lambert). D’autres affirment que la reconnaissance de la qualité de la vie du malade doit orienter les soins de fin de vie, d’où la distinction, popularisée par le Pape Pie XII, entre moyens ordinaires et moyens extraordinaires.
Ces considérations forment les trois thèmes qui ont nourri la réflexion catholique sur la fin de vie dans le dernier demi-siècle. Ces trois thèmes sont les suivants :
• L’action à double effet exprime la responsabilité du chrétien à l’égard des personnes dont la souffrance a envahi tout l’espace de la vie : il a le devoir de porter attention à la qualité de la vie et d’adoucir leur souffrance même au risque d’abréger leur vie.
• La distinction entre moyens ordinaires et extraordinaires affirme les limites de la médecine à l’égard du prolongement de la vie : la personne a la responsabilité de décider des moyens qu’elle juge appropriés d’utiliser pour continuer à vivre dans le contexte de sa maladie grave qui l’entraîne vers la mort. Les moyens thérapeutiques à utiliser doivent donc être jugés non en eux-mêmes mais en fonction du sens que la personne malade donne à sa vie.
• La conviction que l’arrêt de traitement ne s’identifie pas à faire mourir la personne malade. Depuis les années 1950, le christianisme a privilégié la thèse que mettre un terme à des traitements non appropriés n’équivalait pas à l’euthanasie ou à l’aide au suicide. L’arrêt de traitement signifie la reconnaissance que nos moyens techniques ont atteint leurs limites et non la volonté d’accélérer la mort de quelqu’un. L’arrêt de traitement constitue un geste d’humilité devant la mort alors que l’euthanasie affirme la volonté de maîtriser la mort.
Ces trois thèmes témoignent de la vision chrétienne de la mort : la vie humaine possède une valeur de la plus haute importance mais n’est cependant pas sacrée.
Mais alors pourquoi refuser le droit à mourir par soi-même alors qu’il est accordé à un tiers (médecin, parents) ?
Réponse : Le bien mourir exige la reconnaissance de la finitude humaine. « Qui sommes-nous quand nous sommes finis ? » interroge le christianisme en envisageant ces questions fondamentales sous l’angle anthropologique et métaphysique.
L’espérance chrétienne, entre autres, est source de toute une spiritualité qui permet à la vie de mûrir encore quand sa fin est toute proche. Le christianisme envisage de front la question de la souffrance, même si sa manière de le faire constitue parfois un problème. N’oublions pas qu’il est né de la souffrance d’un homme mort sur une croix pour les autres.
À partir de là, ne pas se défiler devant la souffrance de la mort tout en tentant de l’adoucir permet aux hommes de regarder en face leur réalité et d’en chercher le sens. D’où la compassion qui doit être au cœur des attitudes des soignants à l’égard des personnes qui sont malades. La compassion peut devenir une ouverture vers un sens possible, une promesse d’espérance. Sans altérité au moment où la souffrance détruit le sens, il n’y a pas de dignité humaine possible.
Cette compassion a fait naître les soins palliatifs qui ont surgi dans la mouvance chrétienne. Ceci explique d’autant son refus de l’euthanasie volontaire.
Le judaïsme : la charité contrariée de la mort fatale
Que répond le judaïsme à la question qui nous occupe ici ? En fait, dans le judaïsme, cette question en soulève une seconde qui prend beaucoup d’ampleur dans les discussions talmudiques. Les hommes ont-ils le droit d’intervenir dans le cours de la maladie pour tenter de la guérir et ainsi s’opposer au cours naturel des choses. Intervenir, n’est-ce pas manquer de confiance en Dieu qui guérit (Exode. 15,26) ?
La Thora affirme que la santé représente une récompense divine pour une bonne conduite et la maladie, une punition pour le péché et la transgression (Exode. 15,26 ; Levitique., 26,14-16 ; Deutéronome, 28,61). Et pourtant la médecine joue un rôle essentiel puisque Dieu donne à l’homme le mandat de guérir la maladie. La médecine est même considérée comme une vocation : le médecin reçoit permission de guérir.
Il en va de la tâche du médecin comme du devoir de charité qui s’impose lorsque quelqu’un est dans le besoin et fait appel à la bonté de son voisin. L’affliction de la maladie ne diffère pas de celle de la pauvreté. Dans les deux cas, les hommes sont invités à laisser la théologie à Dieu et faire leur devoir moral.
Le devoir de charité du médecin est à l’image de l’agir de Dieu pour les êtres humains. Ce faisant le judaïsme comme le christianisme ne connaît pas l’expression « caractère sacré de la vie » mais bien celle de valeur infinie de la vie. Le sacré ne relève pas de la charité.
Une première conséquence de ceci concerne la tâche du médecin. Ce dernier doit aider ses patients à retrouver leur force spirituelle aussi bien que leur bien-être physique.
Une deuxième conséquence tient au refus de toute discrimination à l’égard de quelle que forme de vie humaine que ce soit. L’obligation s’impose de sauver toute personne, quel que soit son handicap et sa gravité.
Une troisième conséquence a trait au fait que Dieu est le maître de la vie. Nul n’a un droit sur la vie des autres ou la sienne propre. La vie est un don de Dieu qui a été confié à la charge de l’homme : Dieu seul donne la vie et lui seul peut la reprendre. Cette dernière conséquence que nous voulons mentionner intéresse notre propos puisqu’elle touche le patient lui-même : ce dernier a l’obligation de se faire traiter. La souffrance et la qualité de la vie ne sont pas des facteurs à prendre en compte dans une décision médicale. L’arrêt de traitement, tel qu’en parle le christianisme, est ici inacceptable.
Mais alors que faire dans les situations où le patient demande que les traitements soient arrêtés et d’autres où le médecin reconnaît que ses moyens thérapeutiques ont épuisé leur efficacité. Pourquoi alors poursuivre les traitements ? Jusqu’où va l’obligation de traiter et de se faire traiter ? Hormis l’éthique biomédicale en Amérique, les valeurs juives sont donc mises à mal par les développements de la biomédecine et ses moyens qui paraissent rendre impossible le respect de ces valeurs.
L’islam : Foi et espérance - le bien mourir musulman exclut le suicide et l’euthanasie.
Le bien mourir dans la religion musulmane trouve-t-il son expression la plus achevée dans la mort volontaire des guerriers de l’Islam qui se font exploser vivants ? Ici encore les réponses sont diversifiées [1].
Que dit le Coran de la mort ? « Il n’appartient à personne de mourir si ce n’est avec la permission de Dieu et d’après ce qui est irrévocablement fixé par écrit ». La vie sur terre est un devoir que Dieu exprime ainsi à Adam et Ève après leur faute : « Vous serez ennemis les uns des autres. Vous trouverez sur la terre un séjour et une jouissance pour un temps limité ».
Il dit encore : « Vous y vivrez, vous y mourrez et on vous en fera sortir » (S.VII, V.24-25). La mort ne représente pas une punition mais constitue la fin d’une étape et le début d’une vie nouvelle qui va culminer au jour de la Résurrection et du jugement final. Mais alors quelles sont les conséquences de cette vision pour le travail du médecin ?
Il semble que les premiers musulmans tenaient la médecine en si haute estime qu’ils firent appel à la connaissance des Grecs et des Juifs afin d’améliorer la qualité de leur médecine. Cette démarche se comprend bien dans le cadre de la sourate V verset 22, qui affirme : « celui qui sauve un seul homme est considéré comme s’il avait sauvé tous les hommes ».
Malgré l’obligation de faire appel au médecin, il est évidemment préférable que celui-ci soit de la même foi que le patient musulman car le médecin musulman joue le rôle de médiateur entre les sphères médicale et religieuse. Le médecin a la responsabilité d’aider la personne malade à guérir en raison du fait que c’est Dieu seul qui décide la mort de quelqu’un. Le prophète affirme même que Dieu n’a pas créé de maladie pour laquelle il n’a pas créé de guérison, sauf dans le cas de la vieillesse.
En 1981, la première conférence internationale sur la médecine islamique qui s’est tenu à Koweit confirmera dans l’ Islamic Code of Medical Ethics, que la responsabilité du médecin est de soutenir le malade et reconnaît que la santé est un bien humain fondamental. Les patients en phase terminale doivent donc recevoir les soins appropriés, être soutenus moralement, ce qui implique qu’il faut veiller à adoucir leurs douleurs et leurs souffrances. Les soins doivent être appropriés à la situation personnelle du malade. Le patient doit être profondément respecté jusqu’à son passage vers l’autre vie. Peu de différence avec la position chrétienne.
Le bien mourir musulman exclut le suicide et l’euthanasie. Ces deux gestes vont contre Dieu qui seul décide : « Celui qui a tué un homme […] qui n’a pas commis de violence sur la terre est considéré comme s’il avait tué tous les hommes. » (S.V, V.32).
Ce bien mourir n’exclut pas cependant la tâche médicale de minimiser les souffrances des patients. Les savants doivent faire des recherches à ce propos. Quant à l’arrêt de traitement, la réponse est la suivante : « Si les médecins ont l’obligation de garder branchés les appareils qui prolongent la vie de la personne, ils doivent les débrancher si ces appareils ne prolongent que le mourir » L’euthanasie n’en est pas moins formellement condamnée car ce ne serait pas respecter l’être humain.
Par tout une part d’elle-même, la religion musulmane s’inscrit donc dans la ligne des deux traditions précédentes puisqu’elle fait de la vie sur terre un bien à protéger et une étape vers autre chose et les rejoint aussi dans leur reconnaissance de la médecine.
Le bouddhisme : la vie du bouddhiste est envisagée dans une libération de la Souffrance
Dans son premier sermon, dit « du Parc aux daims », Bouddha expose les Quatre Nobles Vérités de la Souffrance qui sont le fondement de la pensée et de la pratique bouddhiste.
Le bouddhisme est l’une des grandes traditions spirituelles qui a beaucoup réfléchi sur la mort, la dernière des quatre souffrances de la vie humaine (Naissance, maladie, vieillesse et mort). Le livre des Morts tibétain constitue à ce propos un texte fondamental puisqu’il est un livre d’instructions pour les gens qui sont au seuil de la mort.
Comme pour les autres traditions, la valeur du don de la vie humaine n’a pas de prix. Cette vie ne constitue pourtant pas la fin de tout, étant une étape vers une autre vie ; c’est pourquoi « la mort est un processus naturel à respecter, un simple passage d’une incarnation à une autre » jusqu’au « parinirvana », l’extinction totale ou Éveil.
Dans le bouddhisme, le moment de la mort est particulièrement important et la condition mentale d’une personne mourante est de première importance. Si elle meurt dans un état de panique, de peur ou d’anxiété, la personne pourrait se retrouver dans une situation pire que celle qu’elle est en train de laisser.
Elle doit donc être « entièrement concentrée sur ce qui se passe dans son corps et dans son esprit ». Ainsi, elle « acquiert une grande paix intérieure et ne craint plus ce qui lui arrive ». D’où l’importance, au moment de la mort, d’être entouré de sa famille, de ses amis et de moines bouddhiques qui répéteront des mantras pour aider la personne à mourir dans un état d’esprit pacifié (Comme les imams récitent la shahâda [2], les prêtres l’extrême onction, etc...).
Pour les bouddhistes, lorsque la souffrance de la personne mourante est très grande, l’euthanasie est-elle alors une voie à envisager ? Même si le suicide ou l’euthanasie ne sont pas interdits, chaque jour pour un bouddhiste est précieux pour son existence immédiate et subséquentes (le Karma de réincarnation). L’acte de mettre fin à ses jours est un acte d’orgueil qui sera expié dans la vie prochaine.
Une conciliation difficile
Les questions que posent aujourd’hui les traditions religieuses à la fin de vie et au droit à mourir dans la dignité, reposent sur une critique de la manière avec laquelle la société moderne aborde le sens de la mort. Les religions mettent l’accent sur la tension caractéristique de l’expérience humaine : tension entre le corps et l’esprit, l’ici maintenant et l’avenir, l’immanence et la transcendance, la finitude et l’infini.
Mourir, c’est terrible à dire, mais c’est le cœur de cette expérience. C’est pourquoi la fin de vie constitue une étape centrale dans l’histoire de la personne.
La société moderne met plutôt l’accent sur le contrôle à exercer au moment de la mort : contrôle de l’individu sur le moment de sa mort et contrôle de la médecine sur les traitements à offrir ou non.
Le poids qu’exercent les traditions religieuses dans le débat sur la fin de vie tient à ce qu’elles considèrent que la mort ne prend un sens que dans la capacité de l’être humain de se dessaisir de lui-même pour faire face à une modernité qui lutte pour contrôler la mort jusqu’au bout, et pour qui la mort est un non-sens.
Le sens de la mort dans les traditions religieuses fait écho à des questions centrales pour la vie en société. On peut en mentionner trois.
• La première touche à ce qu’il est convenu maintenant d’appeler l’accompagnement à la mort qui met en œuvre chez elles la pratique des trois vertus théologales chrétiennes : foi, espérance et charité. Et toutes les traditions religieuses donnent à la communauté un grand rôle auprès des personnes qui vont mourir.
• La seconde concerne la limite des prolongements. Les traditions spirituelles reconnaissent, à la fois, l’importance de la qualité de vie et le devoir de respecter la vie, en particulier la vie fragile. En général, elles ne privilégient pas les prolongements qui font que la vie est sans qualité et qui réduisent l’individu à sa seule dimension biologique et à une extension de moyens hautement sophistiqués. Nos progrès technologiques, en raison même de leurs succès, entraînent déjà des choix difficiles à faire concernant les politiques à mettre en place à l’égard des populations âgées très vulnérables. Ces choix ne sont humains que si nous savons tenir ensemble qualité de la vie et respect de la vie, en d’autres mots la tension inhérente à l’être humain.
• La troisième a trait aux personnes qui, en raison de leur grand âge approchent de la mort. Les traditions religieuses reconnaissent que le vieillissement appartient à la vie elle-même et qu’il serait inacceptable, pour l’équilibre de la vie et des générations, de chercher à le vaincre. Vieillir et mourir appartiennent à la même logique. En même temps, contrairement à la société actuelle, les religions voient sans doute plus les personnes âgées comme des piliers de sagesse. Cette manière d’envisager le vieillissement invite la modernité à questionner ses rêves concernant le vieillissement et la mortalité.
Les débats houleux qui ont émaillé le long et chaotique parcours législatif de ce texte sur un droit à mourir dans la dignité suggèrent que toutes ces questions n’ont pas été tranchées au moment où le texte revient à l’Assemblée nationale. Le seront-elles après son vote ? Peu probable, car il faudrait pour cela que le consensus politique soit aussi religieux ce qui n’est pas possible et acceptable au regard de liberté de conscience, pilier de la laïcité française.