Certains contenus sont réservés aux abonnés.   ou  S'abonner
En accès libre

« En attendant Godot » : cheminer de l’absurde vers l’espérance

« En attendant Godot » est la grande pièce métaphysique du XXe siècle. Ascétisme du verbe, absence d’action, d’intrigue, dans cette pièce de Samuel Beckett, le temps ronge deux personnages (des clochards). Estragon attend. Il attend Godot comme un sauveur. Mais pas plus que Vladimir, son compère, il ne connaît Godot. Aucun ne sait au juste quand ce mystérieux personnage va arriver et de quoi il doit les sauver...
Portrait de la rédactrice en chef
Olivier KONARZEWSKI
6 min de lecture
Partager :
Logo de l'article
Cet article vous est offert pour juger de notre travail

Pour accéder à la totalité des articles et à l'ensemble des analyses de Croyances & Villes, abonnez-vous.

Déjà abonné ?

En attendant Godot met en scène la condition humaine, dans ce qu’elle a de dramatique, mais aux yeux son auteur, Samuel Beckett, rien n’est plus drôle que le désespoir. Les personnages de Godot amusent autant qu’ils émeuvent et font réfléchir sur le thème essentiel de la pièce : le destin n’a pas de sens, il n’y a pas de justice divine, c’est le règne de l’absurde et de l’arbitraire. La vie n’a donc pas de sens, et il faut s’en accommoder.

Dans cette attente, ses deux personnages en perdent jusqu’à la notion du Temps : « quel jour sommes-nous ? Lundi, jeudi ou vendredi ? ». On ne sait plus. Alors Godot est le recours, celui à qui on se réfère, qui autorise l’espoir, qui viendra demain ou après-demain... Mais est-il vraiment ? N’est-il pas le fruit de leur imaginaire ? Mais, là n’est pas l’important. Ce n’est pas de savoir qu’il existe qui compte, mais de douter et dans ce doute, de jouer à croire qu’il existe, qu’il viendra comme le Christ sauver les deux personnages principaux, Estragon et Vladimir, des turpitudes de leur existence. Dans cette pièce Godot fait parti du « Jeu » des hommes.

Dans le désenchantement de l’après-guerre

Il faut ici s’attarder un peu au contexte de l’époque pour en trouver l’explication. Beckett écrit En attendant Godot en 1948, une date importante de notre histoire contemporaine, qui impose d’emblée une certaine grille de lecture.

L’après-guerre fait naître un nouveau mental, qui a besoin d’une « aventure théâtrale » pour se concrétiser explique à l’époque Samuel Beckett pour qui, au lendemain de la guerre « Le théâtre n’en finit pas d’exorciser ses fantômes » : il met en scène l’inhumanité de l’humanité, une remise en question où de nouvelles perspectives s’imposent.

Les années 1950 se partagent en trois écoles du théâtre, différentes dans leur dramaturgie et leur idéologie : le théâtre épique de Brecht, le théâtre politique de Camus et de Sartre, et enfin le théâtre de Beckett, Ionesco et Adamov, réunis sous l’étendard du « théâtre de l’absurde ».

Ce théâtre prend acte des horreurs de la seconde guerre mondiale, à savoir : Auschwitz et Hiroshima, deux grands chocs dans l’histoire de la pensée, lesquels confrontent l’humanité à l’impensable : L’Allemagne, pourtant nation des meilleurs esprits de l’époque, patrie de Goethe, Kant, Nietzsche et Bach, a « fécondé la bête immonde » dont parlait Brecht quelques années auparavant. Il faut désormais penser la juxtaposition de la culture et de la barbarie. Le bien et le beau ne se confondent pas forcément.

De même, le progrès n’est pas nécessairement au service du bien : la certitude que la science mènerait au progrès de l’humanité, est une idée des XVIII et XIXe siècles. La machine devait servir à libérer l’homme, à créer et non à détruire. or, dans les années 1950, c’est l’effondrement de tout ce qui organisait l’idée de progrès et que la direction prise par l’humanité était intelligible, que l’Histoire avait un sens, comme le raconte les grands récits marxistes. En 1945-1946, on s’aperçoit que l’histoire n’a aucun sens ! S’il y en avait eu un, elle ne se serait pas confrontée à l’extermination d’une partie de l’humanité par une autre.

L’idée que demain sera mieux qu’hier, appartient au XIXe siècle, ce n’est plus une idée dans les années 1950.

Au XIXe siècle, les poètes de la « négation » (Sade, Rimbaud, Lautréamont) avaient rêvé la destruction du monde. Des mots arrivaient alors à dire l’insupportable, la haine de l’être humain, l’avilissement le plus parfait. et voilà qu’en 1939, ce qui était fantasme devient réalité. C’est dans cet horizon là qu’il faut lire et voir cette pièce de Beckett : quelque chose est atteint dans l’espoir, on ne peut même plus rêver la destruction du monde : elle est maintenant concrète. Ce que Beckett raconte, c’est qu’il n’y a plus grand chose à raconter et ainsi, et surtout, qu’il faut faire attention à ne pas trop « signifier » ! Si signifier donne du sens, ouvre sur un horizon d’espérance, alors il est vain de chercher encore à signifier.

Interrogation métaphysique

Alors qui est Godot ? Dans cette pièce, il se présente ici comme un personnage déceptif, dont on ne sait pas grand-chose, mais qui est la figure centrale de la pièce, une figure absente, en creux. Comme Dieu, il a des messagers – les deux garçons qui surgissent brièvement sur scène… mais ceux-ci n’annoncent qu’une venue toujours reportée. Enfin, il n’a rien promis : il n’a même pas « dit ferme qu’il viendrait », et à la « vague supplique » de Vladimir et Estragon, il n’a opposé qu’une réponse dilatoire ; Godot apparaît donc comme un faux dieu, et son attente tourne à vide : il n’a aucun salut à apporter, quoiqu’en dise Vladimir (p. 133).

Supposons donc que Godot existe, non comme un sauveur ou un messie mais bien comme tout ce qui dicte la condition humaine et à laquelle il ne faut pas s’abandonner au risque de la subir, d’être moins qu’humain. Que pouvons-nous alors lui substituer sans redouter l’illusion et l’illusoire ? Une démarche, une façon de vivre, une conduite vertueuse, un agir. Carmême s’il existe des Godot, Estragon, Vladimir, Pozzo, Lucky dans nos vies, l’espérance implique une volonté de changement inspirée par l’optimisme pour penser que le futur sera nécessairement mieux que le présent.

Cette espérance peut être raisonnable, mais c’est lorsqu’elle défie la raison et l’ordre établi, qu’elle trouverait toute sa grandeur : l’enseignement subliminal que délivre Beckett dans cette pièce ?

A propos

« En attendant Godot », est jouée au Théâtre de L’Atelier, à Paris, du 25 mars au 3 mai 2026. Mise en scène : Jacques Osinski. Avec Denis Lavant, Jacques Bonnaffé, Aurélien Recoing et Peter Bonke