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  • Publié le 16 février 2026

« Iran, Islamiste, Laïcité : Histoire d’un affrontement » le plaidoyer de Didier IDJADI pour un Iran laïque et démocratique

En fin analyste d’une société iranienne pour laquelle il aspire à un avenir démocratique et laïque, Didier IDJADI, auteur de Iran, Islamiste, Laïcité : Histoire d’un affrontement, nous expose les ressorts du rejet des Iraniens du régime chiite actuel et les raisons de sa chute qu’il espère très prochaine. Il a accepté de répondre à quelques-unes de nos questions sur son ouvrage et sur ce dernier épisode tragique que traverse la société iranienne dans le contexte d’une possible intervention américaine.

Votre analyse de la société iranienne et de son histoire est vraiment fine et éclairante sur la situation actuelle et votre ouvrage, porteur d’espoir malgré votre constat terrible sur les conditions de vie pour les 70 % d’Iraniens qui, aujourd’hui, rejettent la religion chiites et son régime. Pouvez-vous nous rappeler en quelques mots comment l’islam s’est-il implanté dans l’histoire et la société iranienne, pourquoi le chiisme est-il devenu la religion officielle de l’Iran et comment l’alliance entre les dirigeants politiques et les mollahs, les ayatollahs et les chefs religieux s’est-elle formée ?

  • La conquête arabo-islamique de la Perse a eu lieu au VIIe siècle, il y a environ 1400 ans. Elle a abouti à la fin de l’Empire sassanide et au déclin de culture perse et de la religion zoroastrienne en Perse, de l’Iran d’aujourd’hui. L’occupation et la domination arabe n’ont pas été immédiates et totales. Elles ont rencontré des résistances locales sporadiques. Avant la conquête, les Perses étaient majoritairement zoroastriens avec lesquelles coexistaient aussi de grandes communautés juives et chrétiennes, notamment nestoriennes. Après l’invasion arabe, les adeptes des trois religions ont été autorisés à pratiquer leur foi moyennant les restrictions imposées par les conquérants. Puis au cours des siècles, peu à peu l’ensemble s’est homogénéisé et la plupart des peuples iraniens, incluant les Persans, se convertirent à l’islam, principalement d’obédience sunnite. Ce n’est qu’au XVIe siècle, il y a 500 ans, que le chiisme apparaît en Iran avec dynastie des Safavides dont l’autorité, le Khalifa, était basée sur la religion. Leur légitimité s’est fondée sur le fait d’être des descendants masculins directs d’Ali ainsi que sur la mise en échec des tentatives d’invasion de l’ouest du pays par l’empire ottoman sunnite. Le choix du chiisme est alors une stratégie politico-religieuse de résistance. À cette époque d’autres communautés chiites vivent dans la région, notamment au Liban. Les Safavides vont les chercher. Dans le même temps, la cour royale désigne Allameh Madjlessi d’Ispahan pour édicter une doctrine et une charte d’une version particulière de l’Islam. Allameh Madjlessi compose un ouvrage de 110 volumes, une encyclopédie chiite iranienne rapportant des récits historiques, des commentaires sur le Coran. Il y recueille aussi toute la sagesse qu’il a pu trouver, y compile le plus grand nombre de hadith parmi tous les corpus de traditions chiites, afin de conserver ce savoir pour les prochaines générations. C’est à partir de ce moment là que l’Islam chiite devient la religion officielle de l’Iran et que le pouvoir des Safavides en s’appuyant sur le clergé chiite force les iraniens (sunnites et soufies) à s’y convertir.
    Il faut attendre 1925 et la dynastie Pahlavi pour voir un réel changement du rapport entre religion et politique en Iran. Il s’agit de la dernière dynastie qui a régné en Iran avant l’avènement de la République islamique. Un peu auparavant, en 1906, une révolution contre la monarchie avait abouti à la création d’une constitution et d’un parlement et ouvert la voie à Réza Khan. il est alors le premier ministre du dernier roi de la dynastie Qadjar. Il est nommé en décembre 1925 par le Majlis (l’assemblée consultative islamique), empereur de Perse sous le nom de Réza Chah Pahlavi. La constitution de 1925 inscrit toujours l’Islam comme religion officielle de l’Iran. Mais Réza-chah, peu religieux, entouré de beaucoup de personnes qui avaient fait leurs études en France, de Franc-maçons aussi, instaure un régime très laïcisé. Son règne, extrêmement séculier et souverainiste, a permis la modernisation à grande échelle de l’Iran malgré l’opposition des religieux et des nationalistes. En 1941, lorsque Mohammad Réza Pahlavi lui succède, beaucoup de croyants iraniens font des pèlerinages sur les tombes des Imams chiites. Plus religieux que son père, néanmoins, comme lui, il poursuit la modernisation de l’Iran et tient le Coran à distance des affaires du pays, la religion éloignée de l’État.
    C’est à partir de 1960, dans la dernière partie de son règne, que le chiisme a commencé a réinvestir la société iranienne avec l’activisme de l’Ayatollah Khomeini. Des écoles religieuses sont créées. Elles dispensent un enseignement général mais avec une matière religieuse assez accentuée. Une mosquée est créée dans l’Université de Téhéran. Les partisans de Khomeini engagent une islamisation par le bas du peuple iranien.
    En 1979, face à l’autoritarisme du Chah et à la répression de la Savak, la majorité des iraniens sont devenus de plus en plus réceptifs aux discours et à la propagande religieuse de Khomeini. La gauche iranienne, le parti Tudeh, que l’on peut qualifier de « stalinien », ou de parti communiste traditionnel ayant soutenu l’Union soviétique tout en adoptant le nationalisme pour séduire davantage les Iraniens, voit d’un bon œil un Khomeini anti-impérialiste et anti-américain. C’est l’ association des religieux (mollah et réformateurs) avec la gauche iranienne qui a favorisé la révolution de 1979. Mais le chiisme des mollah, contrairement à celui des Safavides où le roi n’était pas associé au Majlis, est un pouvoir théocratique, un gouvernement politique et religieux.
    Les promesses de développement et d’une vie meilleure faite par la République islamique ont à cette époque convaincu les Iraniens et rendu la population très religieuse.

Vous écrivez p. 233 que « L’attachement à la civilisation et à la culture anciennes de l’Iran est un facteur de changement de régime », pouvez-vous nous en dire plus et croyez-vous que la culture perse et ses courants spirituels ou croyances comme le Mazdéisme /Zoroastrisme ou encore le Bahaïsme peuvent inspirer l’avenir ?

  • Aujourd’hui en 2026, après 47 ans d’un régime théocratique chiite, la société a bougé. Il y a un retour vers la civilisation ancienne, ses croyances et ses traditions. J’en donnerai comme exemple la fête de Norouz, le nouvel an iranien. C’est un symbole de la culture persane et iranienne fêté depuis 5000 ans et qui continue d’être pratiqué et valorisé. Chaque année, tous les iraniens, quel qu’ils soient, célèbrent toujours cette fête. L’Islam chiite qui en a fait un combat car on s’y rencontre, on n’y manifeste sa joie avec de la musique et du vin, n’a pas réussi à l’étouffer. La population reste également attachée au message de Zarathoustra et à la poésie iranienne et veut y revenir. En Iran, l’Islam est devenu synonyme de déclin dans la conscience collective. Mais si la société iranienne regarde vers le passé, elle ne tourne pas le dos à l’avenir, à la démocratie, à la philosophie et aux Lumières. Comme je l’ai dit précédemment, cette aspiration à la modernité a été amorcé en 1906, elle s’accentue aujourd’hui. Les iraniens veulent vivre leur identité et la modernité. C’est une tendance profonde dans la société qui donne un sens particulier à ce qui se passe aujourd’hui en Iran et nous sépare de l’islamisme avec de grand changement sociologiques. Je vous donnerai un autre exemples avec les enterrements. Aujourd’hui, les hommes et les femmes s’y mélangent, ils chantent, écoutent de la musique, applaudissent, enterrent leurs morts dans leurs habits, tout ceci sans la présence de religieux, sans récitations du Coran et autres prières.

Dans votre réflexion, vous misez beaucoup sur les intellectuels iraniens (que vous classez dans votre livre en quatre groupes) pour organiser l’avenir. Les injonctions que vous faites à ces intellectuels sont-elles réalistes dans le simple constat de leur nombre et de leur capacité à se libérer du régime, à penser librement aujourd’hui ?

  • L’une des caractéristiques de l’Iran est son haut niveau d’éducation. Nous avons en Iran et à l’étranger, une élite intellectuelle de chercheurs et d’universitaires dans de nombreux domaines : sciences humaines, sciences exactes, informatique, IA, architecture. Mais tous ces universitaires ne sont pas tous engagés dans un processus politique contre le gouvernement. Ils travaillent à produire du futur, chacun dans leur domaine. Ces intellectuels ne sont pas des politiques, ils n’ont pas d’engagement sociétal et certains d’entre-eux sont de tendance islamique modérée. Pour moi un vrai intellectuel ne peut pas être prisonnier de tabous.
    Dans les quatre catégories d’intellectuels iraniens que j’ai distingué dans mon livre, il y a ceux qui cherchent à parler de l’Islam qui se posent en réformateurs. Je pense par exemple au penseur et philosophe musulman Abdolkarim Soroush qui vit aux États-Unis. Son temps, leur temps est terminé, les Iraniens n’en veulent plus. Il en va de même pour la seconde catégorie des intellectuels de la gauche traditionnelle iranienne qui n’ont pas évolué et qui gardent pour modèle le collectivisme, le marxisme soviétique, le pouvoir ouvrier des soviets. Ils ne produisent pas d’idées nouvelles. Ils sont contre le régime mais sont figés. Ils étaient très nombreux au moment de la Révolution islamique, mais sont devenus minoritaires (10 %), et bien moins nombreux aujourd’hui que ceux, très dispersés, de la troisième catégorie (30 à 40 %) qui se définissent comme laïques Ces intellectuels démocrates, sociaux-démocrates ou de droite nationaliste, pour qui l’idéologie de gauche fait partie du passé, souhaitent l’instauration d’un pouvoir laïque. La dernière catégorie, dont je fais partie, regroupe les intellectuels athées, laïques et qui rejettent l’Islam et le marxisme. Nous représentons 15 à 20 % des intellectuels iraniens et nous militons, sans intérêt politique il faut le préciser, en Iran et à l’étranger pour l’avènement d’une société laïque et pour la liberté intellectuelle en Iran. Il y a évidemment des passerelles entre ces deux dernières catégories et nous fondons beaucoup d’espoirs sur la troisième catégorie d’intellectuels que j’ai décrite quant à sa capacité à faire émerger une force politique valable et conséquente pour l’avenir ainsi que pour ravir à la première catégorie des réformateurs de l’islam, le monopole de la discussion intellectuelle.

Vous vous interrogez, p. 234, « Aujourd’hui, la question est : quels spécialistes dans les domaines de l’économie, de la justice, de l’éducation, de la culture, de l’industrie, de la production, de la médecine, de l’environnement, des droits modernes et des contrats commerciaux internationaux ont formulé des propositions ? ». Que représentent-ils aujourd’hui et sont-ils en capacité de faire ces propositions après tant d’années d’assujettissement au pouvoir des mollah, au chiisme d’État ?

  • Comme je l’ai indiqué précédemment l’Iran a toujours été doté d’un très niveau d’enseignement. Que ce soit en Iran ou à l’étranger, nous avons beaucoup de spécialistes, une élite de savants et d’ingénieurs dans tous les domaines : économie, politique, sociologie, informatique et digital, intelligence artificielle,... Bien sûr, si le régime tombe avec ses cadres et ses spécialistes, il ne s’agira pas de faire un grand remplacement. Pour les politiques qui seront amenés à gouverner le pays, il y aura la nécessité de rassembler toutes les forces vives. Réza Palhavi a commencé à mettre en place des commissions pour un futur État, mais beaucoup d’intellectuels n’en font pas partie. De même, l’Organisation des moudjahiddines du peuple iranien (OMPI) établie en Irak et opposée au régime du Chah puis à celui de la Révolution islamique ne peut représenter une alternative intellectuelle. Elle n’entre pas dans l’opposition démocratique iranienne. Elle est toujours classée comme organisation terrorisme par l’Iran et l’Irak.

Dans votre ouvrage, vous distinguez plusieurs sociétés au sein de l’Iran dont une, p.236, comme « la société des aspirations et des espoirs dont l’existence relève de la psychologie, façonne les motivations des acteurs et annonce la fin d’une tragédie ». Quelle sera son rôle dans les changements que vous appelez pour l’Iran ? Cela sera-t-il plutôt l’oeuvre des femmes ?

  • La majorité des iraniens sont prêts pour le changement de régime et à se libérer des valeurs religieuses. Ils veulent vivre dans une société aux valeurs démocratiques. Comment définir la morale de la société à venir ? Assurément dans un modèle égalitaire des relations homme-femme en rupture avec le modèle et les règles patriarcales établies par le Coran. Ce modèle est déjà pour partie, tombé. Les femmes iraniennes ont un certain leadership dans la société actuelle. Beaucoup possèdent un haut niveau d’études à l’égal des hommes et elles sont en capacité, à leurs côtés, de structurer la future société iranienne.

Peut-on réellement penser aujourd’hui à un changement de régime et l’adoption d’une constitution laïque en Iran ? Établir la laïcité En France ne s’est pas fait en un jour et sans heurts - quid de l’Iran ?

  • La société iranienne a vécu durant 47 ans l’expérience de l’islam politique, d’une théocratie qui contrôle la vie des gens et l’islamisation de la société. Ce totalitarisme poltico-religieux, les iraniens n’en veulent plus. Nous avons une majorité de notre élite qui a rompu avec le régime islamique en place et réclame une séparation de la Religion et de l’État. Les partis politiques qui cherchent aujourd’hui à prendre le pouvoir sont aussi pour un État laïque. Ce sont les éléments favorables à ce changement de régime attendu. Mais la chute du régime actuel comporte des risques, notamment celui de l’impréparation de la transition vers un régime démocratique. Si les événements actuels accélèrent la chute du régime, tout peut devenir compliqué. La société laïque iranienne n’en émergera pas forcément. Le changement peut conte toute attente ramener le passé. Il nous faut encore le préparer avec des militants sur le terrain pour travailler avec la population à l’idée et à l’établissement d’une vie démocratique, pour trouver des représentants de ces idées qui puissent se présenter aux élections d’un État en transition.

Selon vous, quelles sont les perspectives des « négociations » entre les États-Unis et le régime iranien ? Pensez-vous qu’elles puissent aboutir à une chute de régime et à l’émergence de cette nouvelle société iranienne à laquelle vous aspirez ?

  • Pour les iraniens, le maintien du régime au delà de ces négociations est une grande inquiétude. Le régime actuel est dans l’internationalisation de ces troupes, y compris pour la répression de sa propre population qui est aujourd’hui dans sa très grande majorité pour une intervention des américains. Le peuple est sans armes et le régime est capable de continuer les massacres des 8 et 9 janvier derniers. Les manifestations continuent en Iran et mettent en évidence la dynamique de la société. S’il y a des frappes américaines, cela accentuera les tensions au sein des différents groupes et organisations du pouvoir actuel déjà fragilisé par les mouvements de contestation et leur répression. Peu avant notre discussion, j’ai reçu des messages en provenance d’Iran montrant la détermination du peuple iranien au changement : « Si Réza Palhavi lance de nouveaux appels aux manifestants, nous descendrons dans la rue » m’a-t-on dit, ou encore, « Aujourd’hui les gens ont perdu des proches, ils n’ont plus peur ». Je suis confiant.
    Maintenant, concernant, la négociation en cours, je pense qu’elle va échouer et que les États-Unis et les israéliens vont intervenir face à ce régime qui ne veut pas négocier ni changer.

L’auteur  : Didier lDJADI est un sociologue franco-iranien, spécialiste de la société iranienne, du Moyen-Orient, de l’islam, de la laïcité et des conflits sociaux, engagé de longue date contre la République islamique d’Iran et l’islamisme en France. Enseignant dans plusieurs universités françaises (CNAM, École centrale, Sorbonne Paris Nord, université Gustave Eiffel), il anime chaque semaine des programmes en persan et en français sur la révolution sociétale, les droits humains et la critique du religieux, et est l’auteur de nombreux ouvrages en persan sur la laïcité, le pouvoir politique en Iran, l’écologie et les transformations de la société iranienne.

L’ouvrage : Didier IDJADI, Iran, Islamiste, Laïcité : Histoire d’un affrontement, éditions Héliade, Janvier 2026, prix : 22 €

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