«Sur le chantier de ces valeurs toujours neuves, pour ces combats de chaque jour qui se nomment liberté, égalité, fraternité, aucun volontaire n’est de trop.»François Mitterrand

 

Cet article est en consultation libre

  • Publié le 2 septembre 2020
  • Mise à jour: 4 septembre 2020

Communiqué

Enquête Ifop/Fondation Jean Jaurès : Droit au blasphème, caricatures, liberté d’expression... Les Français sont-ils encore « Charlie » ?

A l’occasion de l’ouverture du procès des attentats de janvier 2015, Charlie Hebdo a commandé à l’Ifop une grande enquête afin de mieux cerner l’état de l’opinion sur les combats menés par le journal satirique ces dernières années (ex : liberté d’expression, critique des religions, primauté des valeurs républicaines sur les préceptes religieux...) mais aussi le regard que les Français de diverses confessions portent sur les auteurs de la tuerie qui décima alors sa rédaction. Il en ressort principalement que si la publication des caricatures de Mahomet par Charlie Hebdo est un choix éditorial désormais largement soutenu par les Français, la condamnation des terroristes fait, elle, moins l’unanimité chez les jeunes et les musulmans...

Publiés en partie dans le numéro spécial de Charlie Hebdo consacré au procès des attentats de janvier 2015, les résultats de cette enquête sont exposés dans leur intégralité par la Fondation Jean Jaurès. ? Nous en donnons ci-dessous Les chiffres clés.

  • En une quinzaine d’années, l’opinion des Français sur le droit à caricaturer les personnages religieux a évolué aux dépens des positions tenues par les organisations musulmanes qui avaient à l’époque poursuivi les médias ayant publié des caricatures du prophète musulman : 59% des Français estiment que les journaux avaient « raison » de publier ce type de caricatures « au nom de la liberté d’expression », alors qu’en février 2006, seule une minorité de Français partageaient cette opinion (38%). Cependant, l’idée selon laquelle les journaux avaient « tort » reste largement répandue chez les musulmans (69%) et surtout chez l’ensemble des jeunes de moins de 25 ans (47%), ce qui pourrait à long terme faire encore évoluer l’opinion sur le sujet.
  • Les Français s’avèrent de moins en moins compréhensifs à l’égard de l’indignation suscitée par ce type de publications : seuls 29% d’entre eux partagent cette indignation, contre 36% en février 2006. Mais là aussi, les jeunes se distinguent du reste de la population par une position beaucoup plus « compréhensive » à l’égard de l’indignation suscitée par ce type de dessins : la moitié des moins de 25 ans (47%, contre 23% des plus de 35 ans) partage cette indignation.
  • Si la grande majorité des Français de religion musulmane condamnent fermement ces attentats (72%), cette condamnation y fait moins l’unanimité que chez l’ensemble des Français (88%). Cependant, force est de constater que cette désapprobation fait moins l’unanimité dans leurs rangs : 10% des musulmans « condamnent [les frères Kouachi] mais partagent certaines de leurs motivations » et 5% déclarent qu’ils « ne les condamnent pas ». Par ailleurs, 13 % des musulmans se disent indifférents à l’égard des terroristes ayant assassiné les 12 personnes lors de cet attentat. Au total, la proportion de Français musulmans n’exprimant de condamnation à l’égard des assassins de Charlie hebdo est donc deux fois supérieure (18%) à la moyenne nationale (8%).
  • Un quart des jeunes musulmans (26%) de moins de 25 ans ne condamnent pas explicitement les auteurs des attentats du 7 janvier 2015 et 12% les condamnent tout en admettant partager certaines de leurs motivations, sans doute parce qu’ils voient dans l’irrévérence envers l’Islam une forme inacceptable d’irrespect envers eux.
  • Invités à s’imaginer au lendemain de l’attentat commis contre le journal, 41% des musulmans déclarent qu’ils n’auraient pas participé à la minute de silence organisée en hommage aux journalistes victimes de l’attentat contre Charlie Hebdo, soit une proportion deux fois supérieure à celle mesurée chez l’ensemble des Français (20%).
  • Signe de leur difficulté à se solidariser avec une rédaction dont les satires sur l’Islam ont été présentés comme « islamophobes », les musulmans sont également une majorité à dire qu’ils n’auraient pas participé aux marches républicaines organisées sous le slogan « Je suis Charlie » : 61%, soit une proportion sensiblement supérieure à celle mesurée sur l’ensemble des Français (47%).
  • Un musulman sur quatre (25%) admet même que s’il se retrouvait dans cette situation, il aurait proféré des injures lors des cérémonies en l’honneur des victimes : cette proportion montant même jusqu’à 34% chez ceux vivant dans des banlieues populaires.
  • Interrogés plus largement sur leur rapport à la religion, les musulmans sont ainsi deux fois plus nombreux (40%) que l’ensemble des Français (17%) à faire passer leurs convictions religieuses avant les valeurs de la République, sachant que cette proportion est très largement majoritaire chez les jeunes musulmans de moins de 25 ans (74%)
  • De même, l’idée selon laquelle « L’islam est la seule vraie religion » est partagée par de plus en plus de musulmans : 61 %, soit une proportion en hausse de six points par rapport à ce que l’IFOP avait pu mesurer en 2016 (IFOP/Montaigne).
  • Enfin, l’dée selon laquelle « l’islam est incompatible avec les valeurs de la société française » est loin d’être approuvée que par la population non-musulmane : 61% des Français partageant cette idée d’après un récent sondage de l’Ifop pour le JDD (octobre 2019). Si l’enquête montre que ce sentiment recueille l’approbation de 29% des musulmans, il est aussi partagé par près d’un jeune musulman sur deux (45%).

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Le point de vue de Gérard Biard sur l’enquête

"Si on veut défendre la liberté d’expression, il faut arrêter d’être jeune. C’est la conclusion que l’on est tenté de tirer lorsque l’on analyse en détail cette enquête conduite pour Charlie. En 2020, quand on a entre 15 et 24 ans, la liberté d’expression ne constitue vraisemblablement pas une priorité contrairement à la fable entretenue par les milliardaires qui possèdent les réseaux sociaux. En tout cas, elle doit céder le pas au « respect » des dogmes religieux, y compris lorsqu’ils sont criminels.
Ça ne signifie pas que les jeunes sont des cons. Cela prouve juste que la grande majorité des responsables politiques, des médias, des intellectuels, sans oublier des institutions comme l’Éducation nationale, se sont montrés au-dessous de tout. Et particulièrement ces vingt dernières années.
Prenons par exemple la question, a priori non piégée, portant sur la condamnation, ou pas, des auteurs de l’attaque contre Charlie Hebdo. Si 88 % de l’ensemble des « Français » et 72 % des Français « musulmans » condamnent totalement les frères Kouachi, ils ne sont respectivement que 72 % et 62 % lorsqu’ils sont âgés entre 15 et 24 ans. Ce qui augmente sensiblement la popularité des tueurs et de leurs actes.... Et c’est encore pire pour les adolescents de 15-17 ans (...).
Certes, un sondage, quel qu’il soit, est toujours à prendre avec des pincettes. Il n’empêche que, Covid ou pas, l’Éducation nationale a aujourd’hui un problème autrement plus compliqué et explosif à gérer qu’une bête distribution de masques et de gel hydro-alcoolique".

Gérard Biard est l’actuel rédacteur en chef de Charlie-Hebdo.

Note sur la méthodologie : Pour réaliser cette enquête L’Ifop a mis en place un dispositif d’étude permettant d’observer la manière dont la position des Français sur ces sujets a évolué au cours des quinze dernières années tout en donnant pour la première fois un aperçu de l’opinion des Français de religion musulmane sur les attentats de 2015 et les sujets de société ayant émaillé l’actualité du journal depuis l’éclatement de l’affaire des caricatures en 2006. Afin d’avoir des données fiables sur cette catégorie de la population particulièrement concernée par ces sujets, l’Ifop a donc non seulement sondé un échantillon « classique » de 1 000 Français mais aussi un échantillon représentatif de 500 Français musulmans, soit dix fois plus que leur nombre habituellement interrogés dans un échantillon national représentatif.

Evénement
Ouverture aujourd’hui 2 septembre 2020 du procès des attentats de 2015

A la veille de l’ouverture du procès des attentats de janvier 2015 contre Charlie Hebdo, l’hebdomadaire satirique a dévoilé la une prévue pour ce mercredi 2 septembre. Comment accueillir cette une, qui acte la republication des caricatures de Mahomet, à l’origine de nombreux scandales en 2005 ? La question est difficile à trancher. D’un côté, le courage du journal est salué, mais d’un autre, on s’interroge sur la portée de cette nouvelle publication qui peut être perçue comme une provocation. Nous espérons en forme d’apaisement que le procès y apportera une troisième réponse, celle d’une condamnation éclairante des raisons de ces actes et juste de ceux qui les ont commis, en mémoire de ceux qui ont perdu la vie lors de ces évènements sans avoir attenté aucunement à celle des autres, ceux qui l’ont perdu pour quoi ? pour çà ...
Olivier Konarzewski

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