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Toujours plus confrontés à la religion, les enseignants tentés par l’autocensure, selon une étude Ifop pour la Fondation Jean-Jaurès et Charlie Hebdo

Violences, autocensure, situations de conflit… La question religieuse prend depuis plusieurs années des dimensions inquiétantes dans l’enseignement. L’assassinat de Samuel Paty le 16 octobre 2020 est venu illustrer le phénomène de manière dramatique. Une vaste étude Ifop pour la Fondation Jean-Jaurès et Charlie Hebdo commentée par Iannis Roder, professeur lui-même d’histoire-géographie et directeur de l’Observatoire de l’éducation de la fondation, dresse un panorama aussi édifiant qu’inquiétant du phénomène qui peine « à sortir de dessous le tapis »...

L’école face à la poussée de plus en plus forte du religieux

C’est un fait. La part des professeurs qui affirment être aujourd’hui confrontés à des revendications et des contestations liées à la religion est devenue aujourd’hui importante. L’étude révèle que 80% d’entre eux affirment avoir déjà été confrontés au moins une fois au cours de leur carrière à une revendication liée à des croyances ou pratiques religieuses, dont 59% dans leur établissement actuel. Ce sont donc 4 professeurs sur 5 qui, au cours de leur carrière, disent avoir fait face à des revendications religieuses, l’étude montrant qu’elles se posent aujourd’hui dans tous les espaces avec plus au moins d’acuité.
Des revendications qui sont de divers types nous apprend l’enquête. Ainsi 47 % des enseignants disent avoir été confrontés à des demandes de repas confessionnels (ex. halal, casher) dans les cantines ; 40 % à des absences de jeunes filles à des cours d’éducation physique et sportive (avec ou sans certificats médicaux), et notamment à des cours de natation (45 % des enseignants déjà confrontés à cela au cours de leur carrière). Lors de sorties scolaires , 28 % ont été confrontés à des refusant d’entrer dans des lieux à caractère religieux comme une église, par exemple, et 21 % à des refus de donner la main à quelqu’un au nom de convictions religieuses lors de séances de sport ou de sorties scolaires. Concernant la scolarisation 25 % ont connu le départ d’un établissement d’un élève soit pour continuer ses études à la maison soit pour se scolariser dans un établissement privé confessionnel. Enfin l’étude pointe également l’importance du phénomène des absences liées à l’exercice d’un culte ou à la célébration d’une fête religieuse, constaté par 65 % des enseignants qui disent avoir déjà été confrontés au moins une fois à ce qui ne peut toutefois apparaître comme une question revendicative car l’absence pour raison religieuse sur les jours de classe, qui ne concerne donc que les pratiquants autres que catholiques, est tolérée pour certaines fêtes par l’Education nationale.

L’enseignement toujours plus contesté pour raison religieuse

L’enquête révèle aussi une donnée intéressante et préoccupante : 43 % des enseignants (1er et 2nd degrés) interrogés disent que dans leur école ou leur établissement scolaire, des enseignements ont déjà été l’objet de contestations et que certains élèves ont tenté de s’y soustraire, ce chiffre monte à 53 % chez les seuls enseignants du second degré, soit une augmentation de sept points par rapport à l’enquête IFOP-CNAL de 2018 (46 %). L’étude détaillant ces chiffres fait apparaître qu’ils sont 7% à déclarer y faire face régulièrement (3% en 2018) et 17% de temps en temps (12% en 2018). En résumé, durant l’année scolaire, 1 enseignant sur 4 doit affronter de manière répétée des contestations dans l’enceinte scolaire dans laquelle ils exercent.
Cet état de fait et cette évolution dans le temps se vérifient par exemple sur les seuls cours abordant la laïcité. Quand, en 2018, 20 % des enseignants du second degré indiquaient que ces contestations ou le fait que certains élèves essaient de se soustraire à des activités ou des enseignements se produisaient lors d’enseignements abordant la laïcité, ils sont 32 % aujourd’hui, soit une augmentation de 12 points en deux ans. On peut faire l’hypothèse que les évènements s’étant déroulés ces dernières années ont rendu d’une part ce sujet plus sensible et d’autre part les enseignants plus vigilants et sensibilisés à ces questions.

La présence de la laïcité d’un enjeu de plus en plus délicat

De fait de ce qui est constaté précédemment par l’étude, montre que la laïcité apparaît clairement comme un enjeu de plus en plus important, et de plus en plus contesté. L’étude indique ainsi que les enseignants font également face à la contestation du principe de laïcité au-delà des cours puisqu’ils sont 39% en moyenne (17% régulièrement ou de temps en temps), et 40% dans le secondaire à déclarer avoir déjà été confrontés au sein de leur établissement scolaire à des contestations du principe de laïcité en matière de restauration scolaire (+ 5 points par rapport à l’enquête IFOP-CNAL de 2018). À ces événements peuvent être ajoutés les contestations du principe de laïcité, comme le pendant des revendication religieuses évoqué précédemment. Elles peuvent ainsi intervenir au moment des fêtes religieuses (30 % des enseignants en moyenne - 14% régulièrement ou de temps en temps - et 34 % dans le secondaire qui déclarent avoir déjà été confrontés à cela), lors des sorties scolaires (27 % des enseignants en moyenne - 11% régulièrement ou de temps en temps - et 33 % dans le secondaire qui déclarent avoir déjà été confrontés à ce type de contestations de la laïcité). Des chiffres qui augmentant la proportion d’enseignants interrogés dans l’enquête et qui disent avoir déjà été confrontés à au moins une forme de contestation liée à la laïcité dans l’enceinte de leur établissement durant leur carrière, mais aussi le périmètre de ces contestations qui se développe dans et hors les cours et au-delà du principe de laïcité.
Le phénomène semble connaître aujourd’hui une croissance assez inquiétante, pour que l’étude le rapproche du sondage Ifop-CNAL de 2018, en indiquant que 49 % de ces contestations ont eu lieu en cours d’Éducation physique et sportive, contre 35 % en 2018 ; 29 % lors d’un cours d’enseignement moral et civique et des valeurs de la république, contre 19 % en 2018 ; 29% lors de cours de sciences, contre 23% en 2018. Iannis Roder remarque « qu’il s’agit ici d’enseignements qui peuvent heurter de front des visions absolutistes de la religion, c’est à dire non négociables car faisant parties intégrantes des pratiques ou de la vision du monde, qu’il s’agisse de la visibilité partielle du corps à la piscine, de la laïcité et des valeurs républicaines ou encore des questions liées au darwinisme ou à la création du monde ». Il signale par ailleurs que certaines formes de contestations semblent baisser par rapport à 2018 : c’est le cas en Histoire-géographie notamment, mais aussi en Lettres-philosophie, en Arts, en technologie ou enseignement professionnel.s. Il en donne trois explications : de nombreuses formations d’enseignant ont, et sont toujours, dispensées pour apprendre à aborder les enseignements de manière à ne pas prêter le flanc à des contestations tout en ne lâchant rien sur le fond ; ces formations porteraient leurs fruits ; et une dernière qu’il juge moins optimiste : les réactions de l’institution scolaire, maintenant plus systématiques et donc plus connues face aux contestations, pourraient pousser des élèves à moins se manifester lors de ces cours afin de ne pas s’attirer de problèmes. Et ceci, c’est une autre données importante de l’étude, qu’il s’agisse d’écoles, de collèges et de lycées, et quelque soient les territoires urbains et ruraux et la région. De fait, si les difficultés sont plus importantes dans certains espaces, notamment de relégation sociale, aujourd’hui ces problèmes ne sont plus localisés dans ces seuls espaces.

L’hommage à Samuel Paty, une illustration des problèmes actuels

Le moment de l’hommage à Samuel Paty apparaît dès lors comme une illustration de ce que l’étude nous apprend. Dans cette enquête, 19% des professeurs interrogés (les jeunes professeurs un peu plus que leurs aînés) disent avoir constaté au moins une forme de contestation ou de désapprobation lors des cérémonies d’hommage à Samuel Paty, soit près d’un enseignant sur cinq. Ce pourcentage monte à 34% en REP, soir plus d’un enseignant sur trois. Ces chiffres sont assez proches des ordres de grandeur observés sur la proportion d’enseignants déclarant dans les questions précédentes avoir été régulièrement ou plusieurs fois exposés à des formes de contestations au cours de leur carrière. Cet étiage, selon Iannis Roder, correspond « à un noyau dur d’établissements dans lequel ces attitudes sont assez enkystées » et se sont une nouvelle fois manifestées lors de l’hommage à Samuel Paty.
L’étude révèle ainsi que 15 % des professeurs interrogés ont constaté des justifications de violences lors de cet hommage (27 % en REP), 10 % des refus de la minute de silence (21 % en REP), 8 % des injures ou provocations lors de la minute de silence (18 % en REP). Les jeunes enseignants de moins de 30 ans ont constaté plus d’atteintes (36%) que la moyenne des professeurs. Sans doute car ils sont moins expérimentés et plus présents dans les établissements classés en REP où beaucoup d’entre eux commencent leur carrière.
Lors de cet hommage, le second degré a connu en moyenne plus de formes de contestation ou de désapprobation que le 1er degré (26 % dans le secondaire, soit 1 professeur sur 4, contre 11 % dans le 1er degré). Le Sud-Est (23%) et l’Ile de France (22 %) ont été, une nouvelle fois, les régions les plus concernées par des formes de contestation ou de désapprobation lors des cérémonies d’hommage à Samuel Paty.
Dans son commentaire de l’étude, Iannis Roder confronte ces résultats aux chiffres officiels remontés par le Ministère de l’Education nationale qui annonçait 793 faits, (voir notre article) . Il en tire la conclusion que les chiffres du Ministère semblent dès lors bien en dessous de ce que fut la réalité des contestations et manifestations de tensions lors de l’hommage rendu à Samuel Paty, témoignant en cela, malgré les discours volontaristes répétés de Jean-Michel Blanquer, que les incidents ne sont pas tous signalés et remontés, loin s’en faut. « Ceci nous permet d’avancer » écrit-il, « que les chiffres du Ministère, s’ils sont importants (l’équivalent de l’ensemble des incidents de l’année 2019 en 1 mois) montrant que la culture de la dissimulation, la fameuse « poussière sous le tapis » ou le non moins fameux « pas de vague », sont en train de changer peu à peu, une sous-estimation de la réalité demeure ».

Les enseignants en difficulté tentés par l’autocensure

L’enquête nous apprend que 84% des enseignants (peu ou prou sur l’ensemble du territoire) ayant été témoins ou ayant appris une contestation d’enseignement l’ont signalé. Donc 16% n’ont rien dit.
Les professeurs ayant signalé une contestation ont privilégié les personnels de direction (PERDIR) de leur établissement (56%) mais très peu se tournent vers le référent du rectorat (5%). Selon l’étude, 44% des confidences échoient aux « pairs », aux collègues.
Quelque soit le degré (1er et 2nd), les taux de signalement sont proches (83% et 85%) mais les professeurs du premier degré sont un peu plus enclins à signaler les faits de contestation d’enseignement à leurs collègues (49%), juste devant le lycée (46%). A noter également que les professeurs en REP signalent plus facilement (92% contre 81% hors REP). Mais partout, souligne le commentaire de l’étude, « le réflexe de signaler au rectorat s’avère très faible », soit par méconnaissance des circuits, soit par plus grande et rapide accessibilité des personnels de direction, soit par volonté de ne pas ébruiter le problème en dehors de l’établissement.
Du fait cette situation, l’étude enregistre que seuls 54% des enseignants disent avoir reçu un soutien total de leurs personnels de direction. Le taux monte à 86% chez ceux qui affirment avoir obtenu un soutien partiel, c’est-à-dire jugé incomplet. Il descend bien plus bas quand il s’agit du rectorat puisqu’ils ne sont seulement que 21% à dire avoir trouvé un soutien total de ce côté-là (54% avec un soutien partiel, soit jugé incomplet). De fait, l’étude permet de constater que c’est plutôt l’absence d’un total soutien de leur hiérarchie au sein de l’établissement, et encore plus des rectorats, qui ressort de cette question posée aux professeurs.
De sorte que le phénomène d’autocensure qui souligne les difficultés que peuvent rencontrer les enseignants semble être en progression, marquant une intériorisation des risques, qui ne peut être que plus aigüe après l’assassinat de Samuel Paty. Ainsi, c’est près d’un professeur sur deux (49%) qui dit s’être déjà autocensuré dans le secondaire au cours de sa carrière (contre 36 % en 2018). Ils ne sont que 5% à déclarer s’autocensurer régulièrement (7% en REP), ce qui fait deux points de plus qu’en 2018. « Nous assistons pour cette réponse une nette poussée car nous sommes passés de 10 % à 22% entre 2018 et aujourd’hui » commente Iannis Roder
Une poussée qui vient confirmer l’aggravation de la situation. Cette autocensure est très marquée chez les jeunes enseignants de moins de 30 ans, qui déclarent s’être déjà autocensurés à hauteur de 68% (15% régulièrement, soit 1sur 7), mais aussi chez les professeurs de lycée (62% se sont déjà autocensurés contre 46% en collège, mais ils sont 9%, soit presque 1 sur 10 à le faire régulièrement) . L’autocensure plus prégnante dans les banlieues populaires, l’étude relève ainsi que l’Ile-de-France et le Sud-Est sont les espaces les plus concernés par l’autocensure.

Photo d’illustration – Cours d’histoire-géo, © 2021, Lycée Anita Conti à Bruz (35)

Notice de l’étude  : L’Observatoire de l’Éducation de la Fondation Jean-Jaurès a souhaité dresser un panorama le plus large possible de ce que vivent, ressentent, pensent et envisagent les enseignants de France pour l’avenir et leur avenir personnel. Sous l’égide de Iannis Roder, professeur d’histoire-géographie dans le secondaire et directeur de l’Observatoire de l’Éducation de la Fondation Jean-Jaurès, en lien avec Jérôme Fourquet et François Kraus pour l’Ifop, elle a réalisé un dispositif d’enquête ambitieux, appelé « Observatoire des enseignants ». La présente enquête a été réalisée par questionnaire auto-administré en ligne du 10 au 17 décembre 2020 auprès d’un échantillon de 801 enseignants des 1er et 2e degrés en France métropolitaine. Elle aborde trois sujets principaux, dont chaque partie sera publiée entre janvier et mars 2021 : les contestations de la laïcité et les revendications religieuses vécues par les enseignants dans l’enceinte scolaire (partie I), leur moral et les conditions d’exercice de leur travail (partie II), leurs opinions quant à la place de la laïcité et de la religion dans l’enceinte scolaire (partie III).

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