«La République c’est le droit de tout homme, quelque soit sa croyance religieuse, à avoir sa part de la souveraineté. »Jean Jaurès

 

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  • Publié le 26 juin 2019
  • Mise à jour: 24 octobre 2020

Une religion sans Dieu : la « religion de l’Humanité »

Avec pour « nouveau Dieu » l’Humanité, définie comme « l’ensemble des êtres passés, présents et à venir qui ont contribué au progrès de l’humanité », la religion positiviste du philosophe Auguste Comte a pour dogme l’ensemble des vérités découvertes par les sciences et s’inspire en grande partie des religions monothéistes. Le philosophe qui prit modèle sur les sacrements et les saints de la religion catholique, considéra l’islam et sa simplicité, comme la religion se rapprochant le plus de son mouvement positiviste.

Le positivisme, le système philosophique fondée par Auguste Comte (1798-1857) pose que l’esprit humain et l’Humanité se sont progressivement émancipés de leurs différentes tutelles, cognitives et politiques, en passant successivement par trois états que sont les âges théologique, métaphysique et positiviste.

Auguste Comte

L’âge théologique, est lui-même divisé en trois époques : les âges fétichiste, polythéiste et monothéiste. Il désigne ce temps où l’Humanité fut en proie à une superstition terrifiante la laissant sous le joug des puissances occultes, puis des dieux, puis de Dieu. Mais l’Humanité n’en resta pas à cet assujettissement au théologique ; sa raison lui permit en effet de s’en émanciper par l’abstraction et la fit basculer dans l’âge métaphysique où les êtres chimériques furent finalement chassés par la rationalité au profit de doctrines davantage plausibles et cohérentes. Mais le Dieu de Descartes n’est-il pas une chimère, simplement plus raffinée, que le Dieu d’Abraham ? Mais l’Humanité poursuivit sa route pour se jeter dans cet âge final qu’est l’âge positiviste, âge où elle n’apporte plus aucun crédit ni aux théologiens, ni aux philosophes, mais simplement aux savants et scientifiques : pour Auguste Comte, la connaissance que nous avons du monde nous est donnée par la perception directe que nous pouvons avoir à travers l’expérience sensible ou à travers des raisonnements scientifiques.

Mur du fond de la chapelle de l’Humanité de Paris

Les causes premières des actions humaines sont oubliées. Seule compte l’explication scientifique des phénomènes physiques par la recherche des lois scientifiques et techniques.

« Vivre pour autrui »

Auguste Comte défend ainsi une vision définitivement optimiste de l’Humanité, qui, selon lui, va toujours en s’améliorant. Pour cela, il est convaincu que chacun doit œuvrer dans cet unique but, en mettant son égoïsme de côté et ses intérêts au service de la collectivité : la morale « comtienne » est donc destinée à développer les penchants altruistes des hommes et à les faire prévaloir sur nos tendances égoïstes. L’une des devises du positivisme est : « vivre pour autrui ». Auguste Comte est d’ailleurs l’inventeur du terme « altruisme », en 1854, dans le Catéchisme positiviste.
L’idée de « continuité » est également importante. Elle se manifeste dans la volonté de rendre hommage à ceux qui nous ont précédé tout en pensant aux générations à venir. Cette volonté de comprendre d’où nous venons, de ne pas croire pouvoir tout reconstruire à partir de zéro, s’exprime notamment dans le calendrier positiviste qui nous enseigne à honorer les « grands hommes » et les « grandes femmes » qui ont fait progresser l’Humanité.

La célébration des grandes personnalités

Dans ce panthéon des énergies de la race humaine que glorifie le positivisme, tous les grands initiateurs en matière de religion, de vertu, de philosophie, de politique, de science, d’art, de poésie, d’industrie, ont leur place marquée et leur commémoration annuelle. Celle-ci, au cœur de la nouvelle religion est inscrite dans un calendrier qui rend hommage à tous ceux qui ont œuvré pour le progrès de l’Humanité.

Calendrier positiviste du temple de Porto Alegre, Brésil.

Auguste Comte institue ainsi un nouveau calendrier, comme l’avait fait la Révolution française avec le calendrier révolutionnaire. Le point de départ de son calendrier composé de 13 mois de 28 jours se situe aussi en 1789. Chaque année, un jour est dédié à la « Fête de l’Humanité », et les années bissextiles, un jour est consacré à la « fête générale des saintes femmes ».

Héloïse symbolise la "fête générale des saintes femmes » dans le calendrier positiviste du mur gauche de la chapelle de l’Humanité à Paris

Chacun des 13 mois est dédié aux personnages les plus importants : religieux, politiques ou savants. Le premier mois, notre mois de janvier, est celui de Moïse (de la théocratie) : le mercredi 24 Moïse est le jour de Salomon, le 26 celui de Saint Jean-le-Baptiste et la fin de semaine et du mois, le 28, honore Mahomet. Ainsi, chaque jour de l’année est dédié au souvenir d’un « grand homme », mais aussi, ce qui est alors plus original, à de « grandes femmes », comme Catherine de Médicis (12e mois de Frederic, la politique moderne) ou Madame de Staal dans le Mois de Shakespeare.

La doctrine du Grand-Être

La doctrine religieuse du positivisme s’appuie sur un ’Grand-Être’, qui symbolise l’Humanité.
Dans le catéchisme positiviste (1851), Auguste Comte est allé jusqu’à formaliser sa ’religion’ en définissant sept ’sacrements’, en fait, neuf selon Henri de Lubac [1] :

  • la Présentation (nomination et parrainage)
  • l’Admission (la fin de l’éducation)
  • la Destination (le choix d’une carrière)
  • le Mariage,
  • la Retraite (à 63 ans),
  • la Séparation, faisant l’office d’une extrême-onction sociale,
  • l’Incorporation, trois ans après la mort.

L’Incorporation est l’union avec les morts, censés gouverner le monde, dans la doctrine d’Auguste Comte. Le culte positiviste comporte également des prières, deux heures par jour en trois moments, qui permettent d’évoquer le souvenir des défunts familiers. Les positivistes s’opposèrent ainsi aux projets de déplacer les cimetières parisiens en banlieue : les morts doivent rester parmi les vivants.

Des emprunts aux religions monothéistes

La religion a donc son rituel, son calendrier, ses sacrements, ses prières, ses fêtes à l’image du catholicisme dont elle s’inspira. Sa morale du mutuel développement où la charité devient l’altruisme fait du précepte de Jésus « Aimez-vous les uns les autres » devient la maxime « Vivre pour autrui » . Elle a également sa trinité : le Grand Être est l’humanité ; le Grand Fétiche est la terre avec son système solaire ; le Grand Milieu est l’espace. Elle a aussi sa Sainte Vierge, personnifiant la puissance transfiguratrice de l’ascendant féminin, en la personne de Clotilde de Vaux qui enflamma d’amour Auguste Comte avant de décéder un an plus tard et à qui le philosophe voua un culte quotidien dont la liturgie demeure sacrée pour ses disciples.

Dans l’élaboration de sa religion de l’Humanité Auguste Comte considérait que seule une religion peut servir de lien social efficace. Selon lui, l’étymologie du terme religion, en latin religare, comprend l’idée de « relier ». C’est pour cette raison qu’il appréciera dans la religion musulmane, une religion fortement liante. D’abord très critique, son opinion vis à vis de l’islam évoluera vers une forme de consécration. Dans ses leçons de philosophie positiviste (élaborées entre1830 et 1842) la 54ème consacrée au monothéisme décrit l’islam comme une théocratie militaire avec une tendance à l’absolutisme (« le mahométisme ») sans séparation des pouvoirs, ce qu’il juge alors défectueux par rapport au catholicisme. Dans sa 55ème leçon il en vient à justifier les croisades et dire que l’occident n’a pas eu tort de combattre les musulmans, considérant la morale de l’islam (notamment le recours à l’esclavage), comme inférieure à celle du christianisme et du catholicisme en particulier. Peu à peu cette position critique évolue jusqu’à s’inverser totalement. On situe le basculement au moment de l’extension de la colonisation en Algérie (1845) et de la guerre de Crimée (1853) auxquelles Auguste Comte s’oppose.

L’islam, une porte pour le positivisme

Découvrant dans l’islam une grande simplicité ; pas de clergé, un dogme simple, Dieu est Dieu, l’islam « vide la nature » [2], Auguste Comte y voit, à la différence du catholicisme, une « religion réelle » qui a une préoccupation sociale, une vision proche de son positivisme, religion « pour le sentiment et pour le coeur ». Il en vient donc à considérer que l’islam est une religion qui peut lui servir à préparer l’avènement du positivisme en Europe.

Pour cela, Auguste Comte et les positivistes s’emparent deux notions sur lesquelles ils s’appuient : le fatalisme et la fraternité. Analysant le fatalisme comme une thèse scientifique car d’une certaine manière l’idée de fatalisme est un pressentiment de la notion de nécessité, du déterminisme des lois de la nature qui ne sont pas modifiables, il fait de l’islam une religion scientifique apte à relayer le positivisme.
Les positivistes pensent également que les vrais croyants musulmans ont des dispositions plus développées au lien social. Ahmed Riza, membre du comité positiviste international, qui devint le maître à penser des Jeunes Turcs déclarait que le positivisme est une philosophie qui convient bien à la oumma où la famille et non l’individu, constitue l’utilité sociale. Ainsi les positivistes (Laffite, Riza) qui organiseront des fêtes de la fraternité voient la fraternité comme une vertu musulmane, l’Islam, une religion des frères.
Pierre Laffite, le successeur d’Auguste Comte, disait même de l’appartement d’Auguste Comte qu’il était « notre Kaaba  ». De même, Auguste Comte en orientant les temps brésiliens vers Paris s’inspire de la Qibla pour faire dans un premier temps de Paris le centre de sa religion de l’Humanité, espérant plus tard, dans la réunion d’un occident et d’un orient positivistes, faire de Constantinople la future capitale mondiale du positivisme et de la religion de l’Humanité

Après la mort d’Auguste Comte, l’appartement sacré du fondateur du positivisme fut gardé intact par ses disciples qui poursuivent son œuvre et continuèrent à y administrer les sacrements de la Religion de l’Humanité.

La maison d’Auguste Comte est ouverte au public les mercredi de 14 h à 17 h ou sur rendez-vous – Téléphone : 01 43 26 08 56).

[1cf. Le drame de l’Humanisme athée, Spes, Paris 1945, p. 227

[2Auguste Comte et l’islam Conférence de Jean-François Braunstein • Université de Paris 1 Panthéon-Sorbonne – Journées d’études EHESS des 21-22 janvier 2016 : Reconfigurations religieuses, Autour d’Henri de St Simon et d’Auguste Comte

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