«Sur le chantier de ces valeurs toujours neuves, pour ces combats de chaque jour qui se nomment liberté, égalité, fraternité, aucun volontaire n’est de trop.»François Mitterrand

 

Cet article est en consultation libre

  • Jean-Louis BISCHOFF
  • Publié le 30 août 2017
  • Mise à jour: 1er octobre 2017

Tribus musicales et fait religieux

Rapporter le fait religieux au tribalisme musical contemporain pose d’emblée deux questions : qu’est-ce qu’une tribu musicale ? Comment cerner les contours de l’expression fait religieux ?

Une tribu musicale est une mouvance de personnes qui se regroupent par affinités éthiques et esthétiques [1] .

Si le terme désigne originellement, dans les sociétés primitives, des personnes unies entre elles par les liens du sang, il fait signe aujourd’hui vers un groupe urbain dont la socialité élective et sélective est dynamisée par du son (de la musique) faisant office de régulateur socio-culturel. La musique satellise donc autour d’elle des façons de s’habiller, de se comporter, de penser, une esthétique (désir d’éprouver des émotions en commun).

Tout comme les tribus primitives s’identifiaient à leur environnement (la nature), les tribus contemporaines communient avec ces jungles de pierre qui caractérisent les civilisations de l’asphalte et créent, de facto, une sociabilité spécifique. Parmi lesdites spécificités, un rapport singulier au fait religieux.

L’expression « fait religieux » vise des éléments observables et quantifiables, retenus comme objets pour la raison ; le fait religieux a trois caractéristiques :

  • il se constate et s’impose à tous ;
  • un fait ne préjuge ni de sa nature, ni du statut moral à lui accorder ;
  • le fait est englobant ; il ne privilégie aucune religion particulière.
    Le fait est religieux s’il fait signe vers un ordre de réalité suprasensible, un réel pluriel, ou encore vers des entités invisibles et supérieures . (Une cathédrale par exemple s’impose à tous et invite à penser un ordre suprasensible).

Mais, eu égard à nos présentes préoccupations, il y a davantage : penser le fait religieux tribal renvoie en réalité à penser la notion d’ultramodernité. Avec Anthony Giddens, nous pensons, en effet, que «  loin d’aborder une ère post-moderne, nous entrons […] dans une phase de radicalisation et d’universalisation de la modernité  », phase qu’avec J.P. Willaime nous qualifions d’« ultramoderne » [2] .

L’ultramodernité s’offre d’abord comme une modernité désenchantée, problématisée et autorelativisée, bref, comme une modernité critique d’elle-même. En ultramodernité, de l’affectif et de l’imaginaire se recréent avec « des matériaux symboliques disponibles dans les mémoires religieuses » [3]. Cela signifie que le religieux redevient possible, plausible, bref qu’il n’est plus méprisé au nom d’une raison close et absolutisante. Montrons-le en situant d’abord les adeptes du tribalisme musical dans leur relation au fait religieux.

Dernier point : les tribus que nous allons ausculter sont toutes issues de la tradition rock : par rock nous entendons musique occidentale populaire d’inspiration anglo-saxonne, il va dans notre acception comprendre les genres musicaux punk, gothique, hardcore, rap et techno, termes que nous examinerons dans une série d’articles à venir. Le genre musical né au début des années 50 appelé rock’n’roll (terme désignant, dès les années 50, une famille de rythmes venus d’un rythm’n’blues aux racines noires américaines) noue des liens insécables, et avec le tribalisme, et avec le fait religieux.

Lady Gaga et James Hetfield, du groupe Metallica, en prestation aux Grammy

Avec ses rythmes qui unifient un public transporté, mais aussi avec ses costumes, danses, vocabulaires, jargons, il est profondément ancré dans les cultes africains animistes dont il descend directement. On retrouve ainsi importé dans le contexte occidental, les caractéristiques de plusieurs chapelles que l’on peut discerner grâce à des costumes spécifiques ainsi qu’à un son et des rythmes précis, définissant des identités tribales dont les jeunes sont en quête [4].

En ce point de notre enquête, un seul terme s’imposera à notre attention : l’animisme auquel fait allusion l’auteur de l’article. Précisons alors qu’Édouard Burnett Tylor (1832-1917), l’un des pionniers de l’anthropologie religieuse, est probablement le fondateur du terme [5]. En le créant, il voulait montrer que les peuples primitifs considéraient la nature et le monde dans lequel ils vivaient par analogie avec eux-mêmes, et qu’ils pensaient que tous les êtres et toutes les choses étaient animés. Ce courant a souvent été présenté comme la forme première de la croyance religieuse. Si l’on suit Jean Le Corre, «  l’animisme n’est rien d’autre que l’expression la plus immédiate de cette croyance “païenne”, voyant la nature comme une maison “hantée”, entretenant des mouvements d’attrait vers ce qui fait précisément peur » [6].

La présence du mot païen(ne) dans la définition nous invite également à signaler ceci : le terme païen vient de paganus (rustique, paysan). Étymologiquement, le paganisme est la religion du paysan, de la terre, de la nature. Cette religion s’est en effet développée dans le contexte des sociétés agricoles où l’homme prend la mesure de ce qui le dépasse puisqu’il doit attendre la promesse des fruits et de la récolte après avoir subi les rigueurs de l’hiver. Ainsi appréhendé, le païen est donc celui qui, avant d’avoir un ou plusieurs dieux, éprouve le sacré dans une nature vivante.

Par sacré [7], nous entendons, avec William James, une expérience subjective et affective de l’individu qui prend conscience d’être relié à des réalités suprasensibles ou à des forces qui le dépassent. L’expérience du sacré devient dès lors le fondement même du religieux en renvoyant au sentiment individuel avant de s’inscrire dans un cadre collectif. Rudolf Otto, à travers sa catégorie du « numineux » [8], a bien souligné l’ambivalence, d’exaltation ou de frayeur, de joie intense ou d’effroi profond, inhérente à une telle épreuve affective.

Fort de ces premières explications, une remarque s’impose : Le paganisme rock serait en conséquence nouveau pour deux raisons : primo, il a pour théâtre, non pas les sociétés agricoles, mais des sociétés urbaines. Son lieu de déploiement n’est pas une nature presque vierge, mais une nature apprivoisée (la ville). Secundo, il émane de sujets religieux modernes, ultramodernes mêmes. Précisons, pour le moment, une dernière chose : le néo-païen n’est pas quelqu’un qui n’a aucune sorte de croyance religieuse, ni aucun sens du sacré, mais, au contraire, celui pour qui tout, à quelque degré, peut devenir sacré.

[1Pour plus de renseignements CG Michel Maffesoli , Le temps des tribus , Klincksieck, 1988, Paris ou la tribalisation du monde, Grasset , Paris 1992

[2J.-P. Willaime, Sociologie des religions, Que sais-je ?, Paris, 2004, p. 106.

[3J.P. Willaime, Sociologie des religions, op. cit., p. 110.

[4Dictionnaire du rock, sous la dir. de Michka Assayas, R. Laffont, p. 1603. C’est pourquoi pour notre part nos parlerons parfois de néotribalisme.

[5Voir Primitive Culture : Researches in the Development of Mythology, Philosophy, Religion, Art, Language and Custom, 1871

[6Cf. La tentation païenne, une question pour nos sociétés laïques, L’Harmattan, Paris, 2004, p. 19. 7 : Cf. L’expérience religieuse, Paris, Alcan, 1906.

[7Le sacré, terme sur lequel nous reviendrons ultérieurement (cf. chapitre sur les technophiles), n’existe pas en dehors de l’homme. Fondement essentiel de tous les phénomènes religieux, il suppose et implique toujours un homme qui, en fonction des ses croyances ou de ses valeurs, définit ce qui, à ses yeux, est sacré. Cela implique que la frontière entre le sacré et le profane est toujours mobile. Loin de restreindre le sacré au paganisme, nous disons donc qu’il dépend du désir de l’homme, mais aussi du choix des sociétés dans lesquelles il vit.

[8Cf. Le sacré, Paris, Payot, 1949. Jean Louis Bischoff est l’auteur d’une dizaine d’ouvrages dont l’un est intitulé « tribus musicales fait religieux et spiritualité » - L’harmattan 2008

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