«Une démocratie doit être une fraternité. Sinon, c’est une imposture.»Antoine de Saint-Exupéry

 

Le créationnisme à l’assaut des consciences

Des thèses religieuses du créationnisme à la théorie de l’Intelligent Design

L’argument téléologique, ou argument du dessein divin, est l’argument sur l’existence de Dieu qui se base sur des preuves perceptibles d’ordre, d’intention, de conception ou de direction - ou d’une combinaison de ceux-ci - dans la nature. Il s’appuie sur l’aspect complexe du monde qui semble avoir été conçu, et serait donc l’objectif ou le but d’un être intelligent. Cet argument des créationnistes américains, interdit dans cette forme, a été repris sous la forme du mouvement de l’Intelligent Design (ID) qui se présente comme une théorie scientifique remettant en cause celle de l’évolution de Darwin.

Du créationnisme à l’Intelligent Design

L’Intelligent Design prétend que « certaines observations de l’univers et du monde du vivant sont mieux expliquées par une cause intelligente que par des processus non dirigés tels que la sélection naturelle ».
Cette thèse développée par le Discovery Institute, un cercle de réflexion conservateur chrétien américain, est présentée comme une théorie scientifique par ses promoteurs. Dans le monde scientifique, elle est considérée comme relevant de la pseudo-science, par des arguments internes à la biologie (les promoteurs du dessein intelligent apparaissant aux biologistes comme ne tenant pas compte de nombreuses observations) et épistémologiques (en particulier sur l’application du critère de falsification de Karl Popper). La plupart des commentateurs et des scientifiques y voient une résurgence du créationnisme, dissimulée sous une apparence de scientificité ; un biologiste britannique, Richard Dawkins, le désigne même sous le nom de « créationnisme affublé d’un costume bon marché ». L’intelligent design est désormais classé aux États-Unis dans les théories néo-créationnistes, en particulier à la suite de la publication du « Wedge document » [1].
Pourquoi néo créationniste ? Car en fait l’usage moderne du mot Intelligent Design, comme un concept voué à décrire un champ d’investigation est apparu en 1987, après que la Cour Suprême des États-Unis juge dans l’affaire Edwards v. Aguillard que le créationnisme était inconstitutionnel dans les programmes scolaires scientifiques publics. Ce jugement a clos une période où le créationnisme s’est imposée comme une loi dans certains États américains (Le Tennessee dès 1960, l’Arkansas en 1981 avec « la loi de la gestion équilibrée de la science de l’évolution et de la science de la création » mettant à égalité en termes de matériel éducatif et d’enseignement la science de création et la science de l’évolution. Un premier procès dans l’Arkansas en 1985 et le délibéré de 1987 concernant une loi similaire de Louisiane, eurent raison du créationnisme et de l’enseignement de la science de la création jugée comme une religion et non comme une science et donc inconstitutionnelle dans tous les États-Unis d’Amérique.
C’est suite à cet épisode judiciaire que l’expression « Intelligent Design » est inventée et elle apparait dans l’ouvrage « Des pandas et des hommes publié en 1989 qui présente ce terme comme une théorie avec ses partisans et en lui adjoignant un glossaire. Le mot créationniste disparait et le mouvement du design intelligent se met en marche : « Intelligent design » devient le plus important d’une quinzaine de nouveaux termes introduits comme un nouveau lexique de la terminologie créationniste pour s’opposer à l’évolution sans recourir au langage religieux.

La contestation de la théorie scientifique de l’évolution

En effet, partout, les promoteurs du concept affirment que dans le domaine de la biologie et de la biochimie, la théorie scientifique traditionnelle de l’évolution par voie de sélection naturelle ne suffit pas pour rendre compte de l’origine, de la complexité et de la diversité de la vie. En particulier, les partisans de ce concept estiment qu’il existe des exemples de complexité irréductible qui ne peuvent être expliqués par le darwinisme, et plaident donc pour la théorie du Design intelligent.

Les partisans du Design Intelligent fournissent à leur théorie toutes sortes de justifications et de preuves, même les plus inattendues et même s’il faut les fabriquer. L’un des exemples les plus connus est la parabole de la montre : « Une montre est découverte sur une plage, son mécanisme d’horlogerie est aisément identifiable comme la fabrication par un être intelligent car trop complexe, et sa présence implique l’existence d’un horloger ». Cette parabole, argument théologique utilisé par le révérend William Paley (1743-1805), les membres du Discovery Institute et promoteur de l’Intelligent Design s’en distinguent désormais en évitant de supposer que l’« horloger » est le Dieu de la Bible comme le fait William Paley. Mais ils vont faire le parallèle avec le programme Search for Extra-Terrestrial Intelligence (SETI) pour la recherche d’un message produit par une intelligence extraterrestre dans les ondes électromagnétiques émises dans le cosmos, affirmant que des outils mathématiques et scientifiques existent pour détecter un motif créé par un être intelligent. L’intelligent Design ne spécifie donc plus clairement l’identité du designer, il se contente d’affirmer que sa nature, extraterrestre ou supranaturelle, ne peut être déterminée par une science matérialiste.
Une question critique se pose donc : mais pourquoi cette offensive anti-évolution est toujours le fait des intégrismes des religions « abrahamiques » ?
On peut supposer que dans le contexte des crises politiques, économiques et sanitaires que nous vivons actuellement, les religions du livre s’émancipent des contextes sociaux et locaux. En s’en rendant indépendantes et ainsi plus « universelles », on peut alors imaginer qu’elles puissent faire front à l’idée d’évolution. Nos crises sociales, la « mondialisation », l’affaiblissement supposé ou réel des États, la décomposition des sociétés fonctionnant implicitement de façon holiste, tous ces facteurs combinés entre eux sont un excellent terreau pour de tels mouvements religieux et idéologiques parce qu’ils recentrent les croyances.
D’un point de vue philosophique, le créationnisme s’insère dans un mouvement beaucoup plus large de retour critique sur les trois grandes figures du XIXe siècle qui ont constitué au XXe siècle les formes principales de la modernité : Darwin, Freud et Marx. Les deux derniers ont d’abord fait l’objet de critiques très vives : la psychanalyse ne peut être considérée de façon directe et simple comme une thérapie ; le marxisme a été comme « balayé » avec le communisme par la chute du mur de Berlin et l’effondrement du gouvernement de l’URSS. Il ne reste donc que Darwin. C’est là un résumé sans doute un peu rapide. Il voudrait seulement suggérer que le créationnisme dans sa forme moderne de l’Intelligent Design n’est pas une anecdote, mais un épisode d’un mouvement conservateur beaucoup plus large, qui dépasse sans doute ses adeptes. La compréhension du phénomène passe par des analyses à la fois anthropologiques, sociales, géographiques, politiques, économiques et religieuses.

L’intelligent Design fait aujourd’hui retour à la théologie du sentiment

Le philosophe sceptique écossais David Hume (1711 – 1776) a toujours soutenu la thèse qu’aucune preuve empirique ne peut apporter ou confirmer la foi. Cette assertion du scepticisme entraine en Allemagne, vers la fin du XVIIIe siècle, un grand débat dans le mouvement romantique allemand sur la validité des écritures. En 1825, Schleiermacher (1768-1834 - théologien protestant et philosophe allemand), énonce que la doctrine (les écritures) n’est pas une vérité révélée par les hommes mais la façon dont les hommes ont formulé la conscience qu’ils ont de la divinité. La conséquence de cette affirmation est de remettre l’homme au centre du monde : chaque personne devient une représentation de l’univers, tient lieu d’humanité.
C’est un microcosme dans lequel l’homme est immédiatement reflété. La théologie du sentiment remplace la théologie des écritures et met l’homme au centre de l’idée divine. C’est ce qu’on a pu appeler une mystique « supranaturaliste ». Tous les nouveaux christianismes, desquels est née la théorie de l’Intelligent Design au USA, s’inspirent et se réclament de Schleiermacher
Mais aujourd’hui si ce mouvement de pensée émane toujours en premier lieu des églises chrétiennes américaines, le concept d’intelligent Design est désormais présent dans de nombreux pays : en France mais de façon laïque (universitaire), au Japon où il flirte comme science avec les dogmes religieux et politique des sectes bouddhistes ultranationalistes ainsi qu’en Corée où il retrouve une assise catholique avec l’église de l’unification, une organisation chrétienne coréenne. Mais qu’en est-il des pays où la pratique de l’islam est majoritaire ou d’État ?

Intelligent Design et islam

Les thèses créationnistes sont apparues il y a une trentaine d’années dans le monde musulman où elles sont assez largemen partagées sans être spécifiques à tel ou tel courant de l’islam.
Dans les écrits musulmans, il n’y a pas un grand récit de la création du monde comparable au livre de la Genèse de la Bible. Le Coran a une structure éclatée. Il faut agréger un certain nombre de versets pour reconstituer les informations. Cela n’empêche pas de très nombreux théologiens musulmans d’avoir une conception « immobiliste » de la création, à l’opposé de la théorie de l’évolution [2]. Et même si l’enseignement de cette dernière par l’Éducation nationale pose problème à un certain nombre de responsables musulmans, il n’y a jamais eu de prise de position officielle des hautes autorités théologiques musulmanes à ce sujet.
En fait, c’est par la propagande de l’islam radical que les thèses rejetant l’évolution ont fait une entrée en force dans l’islam. Depuis 2015, elles sont notamment propulsées par le Turc Adnan Oktar. Plus connu sous son nom de plume ou de conférencier, Harun Yahya auteur de l’Atlas de la création (voir l’article suivant), va jusqu’à assurer que la théorie de l’évolution est l’une des causes du terrorisme. Et effectivement, dans sa guerre déclarée contre la France, l’Etat Islamique (EI) porte régulièrement des charges extrêmement violentes contre l’Education nationale, allant jusqu’à appeler au meurtre des enseignants ; ce qui a fini par arriver avec l’assassinat de Samuel Paty. Dans son magazine Dar Al-islam, édité en français, l’organisation terroriste a publié à plusieurs reprises de longs dossiers pour expliquer que les enfants musulmans ne devaient pas fréquenter les écoles françaises. Parmi les principaux griefs, figurent la laïcité et l’enseignement de la théorie de l’évolution.

En conclusion de cet article, il faut souligner que le passage du Créationnisme à l’Intelligent Design a eu pour principale conséquence que ce dernier ne spécifie plus clairement l’identité du designer ou créateur (Dieu). Il se contente d’affirmer que sa nature, extraterrestre ou supranaturelle, ne peut être déterminée par une science matérialiste.
On voit alors émerger un problème et une contradiction.
Le problème est que « l’effacement » de Dieu opéré par l’ID ne renvoie pas seulement à l’explication « scientifique », car l’anonymat, le « sans cause », ouvre aussi la porte aux discours complotistes, pire encore, il profite aux extrémismes religieux qui fondent aussi leurs discours théologico-politiques en vertu de l’absence de Dieu et la nécessité de son retour, synonyme du retour à un ordre.
Quant à la contradiction, elle est épistémologique. En effet, la référence de l’Intelligent Design à l’inexplicable ou l’indéterminable par toute science matérialiste s’oppose à sa propre volonté de réfuter la théorie scientifique de l’évolution de Darwin par une autre théorie qu’il veut scientifique. Cette contradiction s’avère utile pour un retour sur le terrain purement scientifique et la démonstration des entorses faites à la science par l’ID. Pour cela il faudra donc se rappeler ce qu’est une théorie scientifique et plus précisément ce qu’est celle de l’évolution. Nous y consacrerons notre prochain article.

[1Plan d’action sociale rédigé en 1998 par Phillip E. Johnson avec le soutien du Discovery Institute aux États-Unis avec pour but de promouvoir des thèses créationnistes et de remplacer la science par des thèses plus en adéquation avec une approche fondamentaliste du christianisme.

[2La diffusion des théories créationnistes dans les milieux musulmans s’accompagne d’un autre phénomène, le concordisme. C’est un chirurgien français, Maurice Bucaille (dont la conversion ou non à l’islam suscite encore un débat) qui en est à l’origine à travers un livre, la Bible, le Coran et la science. Paru en 1976, l’ouvrage est devenu un best-seller absolu dans le monde musulman. Selon Bucaille (mort en 1998) et ses continuateurs, le Coran contient les prémices des découvertes scientifiques. Ainsi, il n’est pas rare de croiser des musulmans persuadés que l’embryogenèse est décrite dans leur livre saint.

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