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  • Publié le 21 janvier 2022

Islam de France : du Conseil au Forum

Le gouvernement a fait savoir le 6 janvier qu’il entend remplacer le Conseil Français du Culte Musulman par le Forum de l’islam de France (FORIF) courant janvier. Le Conseil français du culte musulman (CFCM), créé sous Nicolas Sarkozy, interlocuteur des pouvoirs publics depuis 2003, paralysé depuis un an par l’impossibilité de l’adoption unanime de ses 9 fédérations de la charte de l’islam de France voulue par Emmanuel Macron, va donc disparaître.

À première vue et à l’inverse du CFCM, organisation fédéraliste verticale minée par des querelles nationalistes et idéologiques, ce forum serait une enceinte ouverte et participative appuyée sur des représentations musulmanes locales (départementales) ce qui fait dire à certains qu’il serait bâti sur « le modèle allemand ». Cette analogie avec le modèle de gouvernance allemand nécessite quelques précisons. Elles souligneront des différences avec le projet des pouvoirs publics français mais en conforteront ou en expliqueront aussi le choix.
En Allemagne, dès les années 2000, les pouvoirs publics ont soutenu la mise en place d’un enseignement religieux islamique en allemand à l’école, au même titre que le cours de religion catholique ou protestant, dans la mesure où l’enseignement religieux est inscrit comme matière scolaire obligatoire à l’article 7-3 de la Loi fondamentale. Par ailleurs, depuis 2011, des instituts de théologie islamique – alignés en grande partie sur les facultés de théologie catholique ou protestante – ont vu le jour dans plusieurs universités, à Münster, Osnabrück, Tübingen, Erlangen, Francfort, grâce au soutien financier de l’État fédéral (20 millions d’euros sur 5 ans, renouvelés en 2016) et aussi de la part des Länder. C’est ainsi que depuis avril 2021, un cursus de formation pratique des imams au sein du centre de formation à l’islam (Islamkolleg), créé en 2019 à Osnabrück a pu voir le jour pour doter l’Allemagne d’imams indépendants de toute influence étrangère (principalement et historiquement turque), maîtrisant bien la langue et la culture allemandes. Ouvert aux étudiantes et étudiants titulaires d’une licence (Bachelor) de théologie islamique, il cherche à pallier une lacune dans les formations universitaires existantes. C’est en effet la partie pratique qui manquait jusqu’à présent dans les cursus de religion et de théologie islamique proposés dans les universités allemandes. La nouveauté de ce centre tient au fait qu’il a été créé par de petites associations ou fédérations islamiques indépendantes : c’est à dire, le Conseil central des musulmans en Allemagne, fondé en 1994, et d’autres plus récentes comme le Conseil central des Marocains, l’Alliance des communautés malékites, la communauté islamique des Bosniaques et la fédération indépendante Musulmans de Basse-Saxe. Il est à noter que les grandes fédérations islamiques jugées conservatrices (Union turco-islamique pour les affaires religieuses : DITIB, le Millî Görüş,…) n’en font pas partie. Et pour cause, en janvier 2020, la DITIB a ouvert, en Rhénanie du Nord-Westphalie, un centre de formation des imams et cadres religieux musulmans qui propose un cursus de deux ans aux titulaires d’une licence de théologie islamique et entre en concurrence directe avec la formation proposée par le centre d’Osnabrück. Les imams ayant suivi ce parcours seront ensuite recrutés dans des mosquées gérées par la DITIB et rémunérés par l’État turc.

Le soutien financier du ministère de l’Intérieur allemand accordé au centre de formation à l’islam (Islamkolleg) d’Osnabrück montre clairement quelles sont les attentes de l’État. Les considérations sécuritaires ne sont pas absentes de ce projet qui est tout autant politique que religieux. Comme en France, la formation des imams est également vue par le ministère de l’Intérieur allemand comme un moyen de lutter contre la radicalisation. Les critiques n’ont pas tardé. Certaines grandes fédérations islamiques d’Outre-Rhin ont dénoncé une immixtion de l’État dans les affaires des communautés religieuses et une atteinte à la neutralité confessionnelle de l’État. Nous avons connu cela récemment au travers de l’épisode évoqué plus haut, de la signature de la charte.

Ce que l’on sait aujourd’hui du Forum de l’Islam de France (FORIF), c’est qu’il serait articulé autour de quatre axes : la gestion des aumôniers musulmans (dans les hôpitaux, armées et prisons) ; la formation des imams et autres cadres associatifs musulmans (remplacer le CNI qui a récemment échoué à être mis en place - la Grande Mosquée de Paris et le CFCM s’en disputant la légitimité) et préparer l’échéance de 2024 et la fin du statut des « imams détachés » ; l’application des règles du droit canonique islamique dans le respect de la loi du 24 août 2021 « confortant le respect des principes de la République », et enfin le recensement des actes antimusulmans.

Reste à entrevoir quels seront le succès et les débouchés de cette initiative au regard de l’expérience allemande (plus que de son modèle). Vise-t-on ici la constitution d’un Islam de France comme il existe une Église catholique de France ou une Union bouddhiste de France, et pour l’État, voir émerger de ce FORIF un interlocuteur stable et représentatif.
Le choix du mot « Forum » est bon, mais à la seule condition qu’il soit « ouvert » et que le dispositif permette qu’un lien de la communauté musulmane s’établisse avec l’extérieur mais aussi que son lien avec sa propre jeunesse soit aussi largement interrogé.
En revanche, le choix du vocable « Islam de France » est-il vraiment le bon à ce stade ? Ne vaudrait-il pas mieux parler du culte musulman français ou de religion musulmane en France (comme du culte catholique, bouddhiste, protestant,...) et de lui donner une forme, une langue, une voix avant que de substantiver cette religion, l’Islam, qui est en France pluriethnique, et partout dans le monde, un modèle théologico-politique, une loi religieuse qui englobe les régimes politiques jusqu’à les englober les États.

Cela fait bientôt 20 ans que ce problème de l’intégration de l’Islam dans la République se pose cruellement en France sans que l’on parvienne à le résoudre.
Viendra le temps d’un « Islam de France ». Mais pour l’instant il faut se consacrer au religere, l’une des deux étymologies latines du mot religion. Pourquoi utiliser l’étymologie religere [1] plutôt que celle de religare [2], utilisée dans la religion chrétienne et que l’on traduit par relier, attacher, mettre des liens entre l’homme et Dieu et entre les hommes ? Parce que religere se traduit par relire, reprendre, recueillir (recueillement), cueillir, rassembler : cela correspond plus à l’urgence d’un vrai programme républicain pour la religion musulmane en France.

[1C’est la définition de Cicéron (De Natura Deorum, 2, 28, 71)

[2C’est la définition défendue par Lactance (Institutions divines, IV, 28, 3-16)

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