«Sur le chantier de ces valeurs toujours neuves, pour ces combats de chaque jour qui se nomment liberté, égalité, fraternité, aucun volontaire n’est de trop.»François Mitterrand

 

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  • Publié le 30 juillet 2020
  • Mise à jour: 3 août 2020

La théorie du débordement

En vacances ou non, les français sont une majorité à bénéficier des aides mises en place par le gouvernement pour faire face à cette épidémie de Coronavirus toujours en cours.
Ils sont sans doute tout aussi nombreux à constater que toutes les mesures gouvernementales pour soutenir l’économie française fragilisée et confinée par le Coronavirus marquent une véritable rupture avec la politique menée jusqu’ici. Les rigoureux impératifs budgétaires d’avant l’épidémie ont littéralement volé en éclat, libérant une vague de liquidités qui inonde, plus peut-être qu’elle n’irrigue, l’économie française. Inonde car il n’est pas sûr que le flot d’aides soit réellement controlé et ne noie pas les petites entreprises dans ses avances de fonds (PGE) et, qu’une fois tari, il ne les laisse ensuite définitivement sur le sable.

Ainsi, pour les français et les acteurs économiques, il est crucial de savoir combien de temps l’épidémie durera et aussi, non sans anxiété, quand l’État cessera de faire pleuvoir les aides. Parce que personne, ou presque, n’est épargné par les effets de la pandémie, et que ce sont les plus grandes entreprises, plus résistantes pour surplomber une telle situation et plus aptes et compétentes à saisir et gérer les abondements de l’État (CICE, CIR, chômage partiel...), qui y survivront le mieux.
Quant au gouvernement, son problème est de savoir combien l’inondation (de fonds) lui coûtera. Une chose est sûre, tout sera fonction du bon comportement des français et de l’adoption et du respect des gestes barrières, seuls moyens aujourd’hui disponibles et peu couteux pour stopper l’épidémie.

À quelques autres réserves près, on se doit aussi de féliciter l’action du gouvernement d’Emanuel Macron face à cette crise et se réjouir de pouvoir disposer en France, et quand il le faut vraiment, d’un véritable État providence.
Même les plus récalcitrants à l’idée d’État providence, et parmi les premiers d’entre-eux, les théoriciens du « ruissellement », en saluent aujourd’hui les bienfaits. Ce qu’ils saluent c’est un débordement d’argent public qui sourd désormais en France et jusqu’au sommet de l’UE, un soutien financier à l’économie comme l’on en pas connu depuis la fin de la seconde guerre mondiale. S’agit-il d’une simple inflexion limitée ou d’un nouveau système économique qui fait nécessité face à un monde « pandémisé » et sans échéance connue ?

Et bien, s’il devait avoir une seule rupture en cours avec le monde d’avant, ce débordement généralisé d’argent public qui sonne l’abandon (à confirmer dans le temps) de la « théorie du ruissellement » (d’argent privé), l’incarne.
Exit donc, cette théorie politique sur l’économie libérale, « encore toute chaude » d’avoir sans cesse été prônée, et selon laquelle les revenus des individus les plus riches sont in fine réinjectés dans l’économie contribuant ainsi, directement ou indirectement, à l’activité économique générale et à l’emploi dans le reste de la société. Exit également, l’idée induite que les réductions d’impôt y compris pour les hauts revenus ont un effet bénéfique pour l’économie globale. Car dans le cas d’une profusion de distribution d’argent public, ce dernier argument peut-il rester pertinent et l’État se priver d’en récupérer au moins une partie ?

Pour nous, ce renversement apparaît comme l’effet et le fait d’une nouvelle tectonique socio-économique de la société française, à l’oeuvre depuis des mois voire peut-être même quelques années. La pandémie est venue heurter la plaque économique et provoquer son affaissement. Le débordement de fonds publics, tel la pression du magma terrestre l’a empêché de s’enfoncer. Quelques mois auparavant, la conduite controversée et à marche forcée des réformes sociales (chômage, retraites,..) avait soulevé la plaque sociale, occasionnant dans de longues et violentes secousses contestataires la libération de l’opinion et fait déborder l’énergie des gilets jaunes. Et l’on pourrait encore multiplier les exemples et les effets, avec notamment, la politique des territoires qui ne cesse pas de « rifter » la plaque urbaine et de faire jaillir, ci et là, la violence et la pauvreté qui font « communauté », mais aussi cette violence qui répond à la violence et cherche sa légitimité dans la loi. Et justement parlons de loi. Ne décèle-t-on pas un lien, un processus à tous ces phénomènes ? N’assiste-on pas à l’apparition d’une tectonique sociale d’un nouveau genre, autant symptôme que remède ?
Nous pensons que oui. Et s’il fallait lui donner un nom, nous voudrions la qualifier « de théorie du débordement ». Mais une telle théorie peut-elle exister ?

Quand on tente de répondre à ce genre de question et de se mettre à penser de telle manière, c’est à dire à envisager « une théorie du débordement » qui soit dit en passant s’oppose à la « théorie du ruissellement », la nécessaire première étape, surtout si l’on est pas économiste, n’est-il pas de se pencher sur le sens commun des mots, celui compris par le plus grand nombre.
Parmi les synonymes du mot débordement, il y en a deux qui ont retenu notre attention : l’inondation (un afflux non-contrôlé de liquide d’origine naturelle ou domestique) et la crue (ce même afflux liquide mais uniquement d’eau et toujours d’origine naturelle). Ce dernier, la crue, renvoie aux fleuves et aux rivières, à la crue de la Seine qui a provoqué l’inondation de Paris mais aussi aux crues du Nil (symbole de vie pour les Egyptiens), qui ont rythmé des millénaires durant, l’épopée des grandes dynasties de l’Égypte ancienne et nourri de la richesse de leurs limon cette civilisation.
Toutefois les Égyptiens ne sont pas seuls à être redevables au Nil et à la fertilité de ses crues, le judaïsme et le christianisme n’y-ont il pas aussi trouvé le sens de leur histoire et leur destinée quand la mère de Moïse le confie au fleuve pour qu’il échappe au commandement du nouveau Pharaon qui, par peur d’être envahi par les étrangers, enjoint ses soldats de tuer à la naissance tout garçon hébreu qui naîtra et de ne laisser vivre que les filles !
Toujours dans le registre religieux, on pourrait encore citer l’épisode biblique du Déluge (Livre de la Genèse, chapitre 7, versets 1 à 12), synonyme de débordement et symbole de la renaissance d’un monde purifié par quarante jours de pluies diluviennes. Ainsi dans le débordement, comme dans toute vie, le pire et le meilleur se côtoient en permanence, tout est question de choix. Ce qui sur le fond milite pour l’existence de notre théorie.

D’ « abondance » à « abus », les cinquante synonymes du mot débordement plaident donc sa richesse de sens. Pour mémoire, le mot ruissellement n’en compte guère plus de cinq. Mais ce qui nous intéresse au delà de la pluralité de sens du mot débordement, c’est aussi le mouvement qu’il évoque. Un mouvement qui s’effectue de bas en haut et non de haut en bas comme pour le ruissellement qui érode. C’est par ce sens et ce mouvement que le débordement fertilise. Mais alors comment peut-on transposer cette facette de son étymologie en sociologie, penser l’effet de crue comme moyen de fertilisation de la société et par quels genres de débordements ?
Comment rompre avec la « battance », cette croûte structurale puis sédimentaire, dont la formation est produite par le ruissellement de l’eau sur le sol et qui au fur et à mesure du ruissellement réduit l’infiltration de l’eau et conduit à accélérer le phénomène d’érosion et d’appauvrissement des sols. L’analogie avec la société française est trop évidente pour y résister : l’application récente de cette théorie du ruissellement avec « ses premiers de cordée » n’aurait-elle pas fait que de l’appauvrir, d’éroder un peu plus le chemin en n’y laissant saillir que les cailloux, ce qu’il y a de plus épars, de plus singulier et de plus dur.

L’érosion provoquée par le ruissellement est l’une des principales dégradations des sols en France et en Europe. Le mouvement de ruissellement qui va toujours de l’amont vers l’aval ne dépose pas des sédiments fertiles mais arrache les agrégats du sol. Si l’on poursuit l’analogie avec la société française, il s’agirait alors des agrégats des couches sociales (revenus, travail, protection, libertés,…) voire même des couches sociales elles-mêmes.
La théorie du débordement a (re)trouvé une émanation dans la pandémie. Car ce n’est en effet pas tout à fait une inconnue dans la société française. En d’autres temps, elle a déjà tenté d’exister sous l’expression « ascenseur social ». Aussi, profitant de l’élan actuel, notre gouvernement serait bien inspiré d’inscrire dans sa politique, la relocalisation de sa production en France.

Pour conclure provisoirement sur cette esquisse d’une « théorie du débordement », nous avons extrait une phrase tirée d’une lettre du XIIIe siècle écrite par un moine bouddhiste à un seigneur japonais [1] : « De même que la pluie est toujours profitable aux plantes et aux arbres, lorsque les êtres humains créent de bonnes causes, ils ne peuvent que prospérer ». Nous l’avons choisie car elle reflète les deux aspects de la dynamique du débordement à l’oeuvre dans notre monde. Un monde en tension, aux prises avec le débordement persévérant et cyclique de la Nature, à son déploiement fertilisant ou épuisé, mais également en proie à la Société et à ses débordements ; synonymes engagés : expansion, démesure, dérèglement, frénésie, déchainement, abus).

Nous allons profiter du mois à venir pour nous reposer et problématiser notre idée de "théorie du débordement". Nous vous souhaitons de bonnes vacances et un bon mois d’août et vous donnons rendez-vous au vendredi 4 septembre.

[1Ueno Dono Gohenji (Réponse au seigneur d’Ueno - La pratique telle que le Bouddha l’enseigne) - Lettre écrite par le moine bouddhiste Nichiren Daishonin (1222 - 1282), fondateur de l’école Nichiren Shu.

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