«Sur le chantier de ces valeurs toujours neuves, pour ces combats de chaque jour qui se nomment liberté, égalité, fraternité, aucun volontaire n’est de trop.»François Mitterrand

 

Cet article est en consultation libre

  • Publié le 2 avril 2020
  • Mise à jour: 5 avril 2020

La maladie dans le bouddhisme

Pourquoi parler de la maladie dans le bouddhisme ? Assurément parce que la maladie avec la naissance, la vieillesse et la mort est l’une des quatre souffrances de la vie, Souffrance dont l’apparition, la connaissance et l’extinction sont à la racine des enseignements de toutes les traditions bouddhistes. Peut-être aussi parce qu’à l’inverse d’autres religions elle n’y est pas considérée comme le fléau d’un dieu, mais plutôt le résultat de comportements. Une conception rationnelle de la maladie en forte résonance avec cette période de pandémie aux origines incertaines et dont les effets restent malheureusement abstraits à ceux qui la négligent, ignorent encore le confinement.

Le « mal à dit »

Ainsi écrite, l’expression « mal à dit » qui semble extraite d’un lexique de la « langue des oiseaux » [1] exprime l’idée d’une cause immatérielle, voire spirituelle, préexistante à toute pathologie. Et en ce sens elle exprime le point de vue yogique occidental qui est de regarder le corps comme un instrument de développement spirituel, de la quête d’une harmonie, d’une unité corps et esprit.
De part l’inconscient ou les émotions notre corps nous parle par la maladie, « mal a dit ». Les émotions que nous refoulons à l’intérieur parce que nous ne pouvons pas ou ne voulons pas les verbaliser, peuvent se cristalliser dans différentes parties de notre corps. Elles génèrent des symptômes physiques, comme par exemple la peur et l’angoisse qui donnent au minimum des mains moites, des sueurs et des tremblements ; et au pire des palpitations cardiaques, des vertiges, des affections physiologiques et psychologiques beaucoup plus graves comme les ulcères, les dépressions, etc. Ainsi, tout ce qui ne s’exprime pas s’imprimerait.
Comme tout instrument, notre corps a ses propres règles et comme être vivant, son langage. C’est seulement par l’ignorance que nous ne pouvons (ou ne voulons) pas entendre et comprendre ses messages. Il est d’usage en occident de réagir à une maladie ou une douleur par une action ciblée sur sa cause physique ou biologique par le biais d’un traitement médicamenteux, chirurgical. Il est alors déjà trop tard pour s’exonérer de son affection, si bénigne soit-elle.

Les étapes de formation d’une maladie selon le yoga

La tradition indienne du Yoga-Sûtra, reprise dans le bouddhisme, traite de l’univers intérieur de l’homme et des moyens à mettre en œuvre pour se libérer de la nescience (अविद्या avidyā), entraînant la souffrance. Elle offre deux voies « thérapeutiques » :
- essayer par un système de « décodage corporel » de trouver en amont la cause d’une maladie qui se trouve toujours dans le psychisme (plutôt de tradition indienne) ;
- agir au quotidien afin de créer des causes qui préserveront des conséquences d’une future maladie (plutôt bouddhiste).

Dans son œuvre, Ashtanga Hridaya Samhita (VIIe siècle), Vabghata, l’auteur de textes médicaux de la tradition indienne ayurvédique, évoque six stades du développement d’une maladie :
Le Psychique : le stade causal, quand le déséquilibre apparaît au niveau du subconscient. Ce déséquilibre est lié à une conception de l’ego en interaction avec le monde extérieur
L’Énergétique : le déséquilibre du système des canaux énergétiques (nadis).
Le Neuroendocrinien : le dysfonctionnement du système neuroendocrinien (le déséquilibre apparaît au niveau du corps physique ;
L’Endotoxique : le développement des toxines dans les différentes parties du corps ;
Le Visible symptomatique : l’apparition des symptômes cliniques de la maladie ;
Le Terminal  : la destruction de l’organe malade.
Il n’est pas difficile de déduire auxquels des ces six stades la médecine occidentale intervient dans la plupart des cas.
On voit ici que les symptômes qui apparaissent au niveau du corps sont les derniers cris du système pour se faire apercevoir. Et en réponse à ce cri, le plus souvent on essaye de faire taire le corps au lieu de lui être gratifiant. Pour expliquer ce mécanisme, je rapporte l’histoire récente d’une personne âgée de 70 ans. Début mars, terrifiée à l’idée de l’épidémie du Covid-19, au point de refuser toute sortie, tout contact, enfermée chez elle dans une névrose morbide et les pires idées noires, cette personne a chuté dans son appartement et s’est brisée le poignet. Une fois opérée et plâtrée jusque fin avril, ses angoisses ont subitement disparu. La peur irraisonnée de la contamination s’est convertie en un handicap bien réel et heureusement acceptée par elle, après coup. Ceci démontre bien comment la douleur psychique peut être la cause d’accidents et de maladies physiques.

La maladie comme source d’enseignement

La philosophie bouddhique présente la maladie comme l’une des quatre souffrances fondamentales naissance, maladie, vieillesse et mort – inhérentes à l’existence de tous les êtres, inhérentes à la vie elle-même. Dès son premier sermon, le Bouddha expose ces vérités et propose comme voie vers un bonheur indestructible la cessation de la souffrance à travers l’enseignement des quatre nobles vérités.
Sa doctrine, ou sa méthode, s’applique donc à notre vie dans ce monde, et pas dans un hypothétique au-delà. Elle a pour corollaire que, malgré les apparences, les racines de notre malheur résident en nous-mêmes, elles ne proviennent pas de quelque chose ni quelqu’un d’autre.
La maladie sous toutes ses formes représente le vecteur principal de la souffrance, il est logique de la trouver au centre des préoccupations du bouddhisme. De nombreux sûtras [2] mettent en valeur le rôle du médecin. Ils présentent celui-ci sous l’apparence d’un bodhisattva ou d’une personne ordinaire, d’un être historique ou d’un personnage mythique [3].

Peinture Thangka représentant le Bouddha de la médecine Bhaisajyaguru.

Le Bouddha lui-même est présenté fréquemment par la tradition comme un médecin. Dans le huitième volume du Maka shikan [4] que l’Ainsi-Venu (Bouddha) se servit de sa mort comme d’un moyen pour enseigner l’éternité de la vie, et de la maladie, pour illustrer le pouvoir du bouddhisme. Il y est dit également qu’il y a six causes de maladie : 1) Le déséquilibre des quatre éléments 2) La consommation immodérée de nourriture et de boisson. 3) Une mauvaise posture corporelle. 4) L’attaque d’esprits maléfiques de l’extérieur . 5) L’action de démons intérieurs. 6) Les effets du karma.
D’après le Sutra du Nirvana [5], il y a trois sortes de personnes dont la maladie est extrêmement difficile à guérir. Ce sont :
- Ceux qui s’opposent au Dharma bouddhique
- Ceux qui commettent les cinq forfaits [6]
- Les « icchantika » (agotrika), personnes « d’une incroyance que rien ne peut ébranler ».

Interprétation actuelle des six causes de maladie

Comment les six causes de maladie sont réinterprétées de nos jours par la plupart des écoles bouddhiques ou des mouvements religieux qui se réclament du bouddhisme ? Les unes comme les autres en donnent des commentaires assez proches.
Le désordre des quatre éléments
– le solide : muscles, organes, os, peau
– le liquide : sang, lymphe, salive, sucs digestifs, hormones, en autres
– l’air et le gazeux : la respiration, les gaz internes ou externes
– la chaleur et l’énergie : température, mais également l’énergie produite par les activités physiques et chimiques du corps et ses organes, y compris l’électromagnétisme pour le cerveau et le système nerveux.
Chacun des quatre éléments correspond à certains types de maladie. Par exemple, la terre est liée à des maladies osseuses, vasculaires, musculaires, graisseuses ; l’eau, à des problèmes digestifs, sanguins ; le feu à la fièvre, l’inflammation, l’hypothermie ; le vent est liée à des difficultés respiratoires et des vomissements.
La consommation immodérée de nourriture et de boisson est une conséquence de l’un des trois poisons, l’avidité, le désir brûlant ou fièvre de la convoitise insatiable, qui se rapporte à de nombreux domaines de l’existence, mais qui désigne ici une envie sensuelle non sexuelle. Ce sont les troubles liés à un manque de discernement dans l’alimentation quotidienne, en quantité comme en qualité, ce qui englobe la malnutrition, la sur-nutrition, les déséquilibres alimentaires, les intoxications, etc. Citons pour exemple certaines formes du diabète, le scorbut, les affections rénales, vasculaires, hépatiques, etc. qui dépendent ou sont favorisées par une mauvaise hygiène alimentaire. Favorisé, cela sous-entend que la cause n’est pas toujours directe. Nous pouvons constater au quotidien que les êtres humains ne sont pas tous « faits du même moule ». Tous les gros mangeurs ne souffrent pas de la goutte ou du cholestérol et les gros fumeurs n’ont pas tous non plus une bronchite chronique. Il existe des prédispositions plus ou moins nettes qui se rattachent alors aux causes de maladies suivantes. À l’inverse, la plupart de ces maladies seront évitées par les personnes, prédisposées ou pas, si elles adoptent un régime équilibré et sain. Et nous rejoignons là le principe de modération propre au bouddhisme que nous appelons « la voie du milieu ».
La pratique de la méditation assise inappropriée. Ce sont les termes employés par Zhiyi [7] pour désigner une mauvaise posture corporelle pendant la méditation entraînant souffrances et inefficacité. Dans son acception moderne, cette cause peut être définie ainsi : paresse de l’esprit provoquée par un rythme de vie irrégulier, de mauvaise attitudes (sédentarité, manque de sommeil, excès de travail) ou encore manque d’attention pouvant entraîner des accidents et des blessures.
L’attaque des esprits maléfiques. Les causes de maladie désignées ainsi sont autant d’ordre somatique que psychologique. Le premier cas concerne les maladies infectieuses et parasitaires. Les esprits maléfiques étaient perçus comme invisibles jusqu’au début du XIXe siècle, quand des savants européens, dont Pasteur, ont découvert qu’il s’agissait de micro-organismes bien réels – virus, bactéries, champignons et parasites – plus efficacement combattus par des traitements médicaux appropriés que par la magie, même si des progrès restent encore à faire dans le domaine scientifique et que l’état d’esprit du patient a son influence sur l’évolution de la plupart des maladies infectieuses ou non. C’est le cas pour le Covid-19 par exemple.
En parallèle, les esprits maléfiques représentent les influences extérieures de tous ordres (religieuses, culturelles, politiques, sociales, etc.) que nous subissons et qui nous conduisent à adopter des opinions néfastes pour nous-mêmes et pour les autres. Là encore, il y a interpénétration entre les causes de maladie. Les mauvais usages alimentaires, par exemple, ou les comportements à risques, sont souvent induits par la publicité, les modes, les modèles de la culture populaire. Ils participent donc à la fois des deuxième et quatrième causes.
L’œuvre des démons. Selon le bouddhisme, dans le cas particulier des pratiquants, ce type de maladies détruit l’observation de l’esprit, la sagesse, et réduit à néant les résultats obtenus par la pratique. Celui qui avait la foi commence à douter, puis finit par rejeter sa croyance. Il n’éprouve plus le désir de suivre la Voie.
Plus généralement, les démons désignent des forces intérieures (alors que dans la cause de maladies précédente, les esprits maléfiques proviennent de l’environnement). Ils incarnent les maladies mentales et les souffrances de l’esprit à des degrés divers : troubles de l’intelligence, de l’affectivité, du comportement, du caractère, de l’humeur, etc.
Les effets du karma. Ces maladies sont dues à des causes créées dans la vie présente et les existences passées. Des causes graves, puisque, selon la logique bouddhique, les fautes les plus lourdes engendrent les rétributions à la fois les plus cruelles et les plus lointaines, au-delà d’une ou plusieurs vies successives (voir article sur le karma). Nous ne savons rien de précis sur elles, sinon que les pires sont dues à l’opposition au Dharma. Conséquemment, elles sont difficiles, voire quasiment impossibles, à guérir autrement que par la pratique du bouddhisme, puisque celle-ci est le moyen le plus efficace de transformer son karma. Selon les écoles, ce sera par la méditation, la récitation de sûtras. Pour autant, les plus sérieuses de ces écoles ne prétendent pas rendre inutile le recours à la médecine. De son côté, la médecine a reconnu depuis longtemps les effets en bien ou en mal du psychisme sur l’évolution de la maladie, comme nous l’avons dit plus haut. S’il est difficile de concevoir que l’énergie vitale, la sérénité, la sagesse dans les décisions que procure la pratique du bouddhisme puissent être responsables à elles-seules d’une guérison, il est admis qu’elles y participent pour beaucoup.

Comment agir ?

Avoir la connaissance des six causes des maladies est inutile si ce savoir n’est pas utilisé pour guérir. Que propose le bouddhisme à ce sujet ? Il offre deux directions à l’action : la voie du milieu ou voie médiane (skt madhyama-pratipad) et la transformation du karma.
La première action est d’une logique accessible à tous : mener une vie saine et ne pas exposer notre santé par une conduite déraisonnable, si cela ne prévient pas toutes les pathologies, permet d’en éviter beaucoup. Être entouré de personnes qui mènent elles-mêmes une vie saine et résident dans un lieu qu’elles ont rendu sain par leur façon de vivre nous sera encore plus favorable. Imaginons maintenant que ce lieu s’étende à toute la Terre… Ce qui paraît une utopie est une mise en pratique de la voie du milieu qui est au cœur de la philosophie bouddhique. Pourquoi cette vision d’un monde équilibré paraît-elle illusoire ? Après tout, nous pourrions tous concevoir que parvenir à une tel résultat mériterait amplement de s’astreindre à une certaine auto-discipline et à la recherche constante de l’harmonie entre soi et l’environnement humain et non-humain. Parce que nous sommes tous conscients, mais nous ne le reconnaissons pas volontiers, que l’homme a une vision morbide de l’existence. Il regarde celle-ci à travers le filtre des trois poisons : l’attachement, l’ignorance, la haine. En conséquence, il se comporte conformément à ce qu’il croit percevoir. Le bouddhisme propose donc de purifier notre regard pour découvrir le réel aspect de la vie et de nous y comporter dans l’harmonie de la voie du milieu.
La seconde action est plus difficile à concevoir. Elle demande d’avoir la foi, d’accorder sa confiance en l’enseignement du Bouddha. C’est la guérison ou l’amélioration de la santé par la pratique du bouddhisme, par la transformation du karma. Le bouddhisme considère que le corps et l’esprit ne sont séparables qu’en apparence. Dans leur aspect réels ils sont en fait deux aspects d’une même chose, en l’occurrence un être vivant. De même l’être vivant et son environnement sont aussi deux aspects d’un même phénomène (article les dix non dualités).
De ce point de vue, la maladie comme la guérison peuvent venir de notre esprit autant que de notre corps, de nous-mêmes comme de notre environnement.

Sources de cet article : Nichiren-études et Dharmadico

[1Moyen de coder avec des son, les messages écrits, utilisé selon certaines sources, depuis l’Antiquité . Exemple d’une phrase codée : « Vois si un mets sage se crée, dit sans les mots », et de son décodage : « Voici un message secret disant les mots »

[2Citons entre autres les sûtras Sur le bouddha médecin (Fo Shuo Fo Yi Jing), Sur le soulagement de l’épidémie par un mantra (Fo Shuo Zhou Shi Qi Bing) et Sur la guérison mentale et la maladie physique résultant de mauvaise méditation (Zhi Miyao Chanbing Jing). Source : site Nichiren-études)

[3Le plus célèbre des médecins historiques fut Jivaka Komarabhacca, médecin de Shakyamuni, du roi du Magadha, Bimbisara, et son fils Ajatashatru. En ce qui concerne les médecins « non-historiques », nous pouvons citer ceux qui apparaissent dans le Sûtra du Lotus : les bodhisattvas Roi-de-la-Médecine, Médecine-Supérieur et celui de la parabole de l’excellent médecin et ses enfants malades (chap. XVI). Dans ce chapitre le Dharma est présenté comme un remède : « Voilà un remède extrêmement efficace de couleur, de saveur et odeur excellentes. Prenez-le, votre douleur sera aussitôt soulagée et vous serez délivrés de toute maladie  »

[4Maka Shikan 摩訶止觀 (Grand arrêt et examen ou Grande concentration et intuition, Mohe zhiguan). L’une des trois oeuvres maîtresses du religieux chinois Zhiyi (515-597), compilées par son disciple Guanding (561-632). Texte relevant du courant Tiantai.

[5Sous ce vocable, on trouve tous les sutras contenant les enseignements que le Bouddha Shakyamuni auraient exposés juste avant sa mort ou décrivant les événements relatifs à son entrée dans le nirvana. Étymologique nirvana signifie l’extinction du souffle et par conséquent la disparition, la mort. Mais dans la tradition Mahayana, on appelle nirvana, un état de sérénité imperturbable qui dure jusqu’à la mort de l’Éveillé et on parle du parinirvana pour désigner la mort du Bouddha. (Source : site Nichiren-études)

[6L’Abhidharma donne la liste suivante : tuer son père, tuer sa mère, tuer un arhat, blesser ou faire saigner un bouddha (on ne peut pas le tuer) et rompre l’harmonie de la communauté des pratiquants (sangha). (Source : site Nichiren-études)

[7Grande concentration et intuition, chapitre IX, « Traitement des désordres ». Zhiyi y rassemble des causes de maladies déjà évoquées séparément dans les sûtras.

Evénement
La série. « Au nom du père » fait son retour sur Arte avec une remarquable saison 2

Au Danemark, les relations conflictuelles entre un pasteur, père dominateur, et ses deux fils mettent en péril leur foi et leur famille.

Informations
Opinion
Nos micro-trottoirs

«Quels signes ostensibles ?»

Découvrir

Tout savoir sur Croyances et Villes.

Découvrir


Une publication EXEGESE SAS, 14 rue du Cloître Notre-Dame 75004 Paris.